Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Libreville, le 11 février 2005

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Discours de M. Abdou Diouf - Libreville, le 11 février 2005

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors du Sommet des Chefs d’Etat de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale à Libreville (Gabon).

Je dois d’abord vous remercier de m’avoir invité à intervenir à l’ouverture de ces Deuxièmes Rencontres Internationales des Régions Francophones. Elles donnent bien la mesure de l’intérêt croissant des élus régionaux de notre communauté pour cette dynamique de coopération et de solidarité dont nous attendons beaucoup en Francophonie.

Je reviens une fois encore avec un grand plaisir en cette terre marocaine à laquelle vous le savez tous, je suis depuis très longtemps profondément attaché. Je retrouve à nouveau cette amitié fidèle qui me touche, et cette hospitalité exceptionnelle que vous mettez, avec votre talent et votre coeur, au service de votre engagement en Francophonie.

Sa Majesté le Roi Mohammed VI a bien voulu nous faire à tous l’honneur d’accepter la Présidence d’Honneur de ces Rencontres, et adresser à cette Assemblée un message de soutien et d’encouragement, riche d’optimisme et d’ouverture, qui va stimuler nos réflexions et nos actions. Qu’il en soit chaleureusement remercié. Je veux lui adresser ici à Marrakech un salut marqué par le respect et l’amitié. Je n’oublie pas et j’apprécie ce qu’il nous a dit dans son message au Sommet de Ouagadougou – par la voix de Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid - je le cite : « L’ambition légitime de faire de l’espace francophone une zone de paix et de progrès, face aux défis du développement durable, nous incite à faire prévaloir une solidarité agissante et intégrale, conforme aux grandes valeurs et aux idéaux qui fondent notre communauté francophone » (fin de citation).

Sous sa haute autorité, je constate avec beaucoup de satisfaction la mobilisation enthousiaste des autorités gouvernementales et celle des représentants régionaux pour la réussite de ces Rencontres. Je rends hommage en particulier au dynamisme de la Région de Marrakech et à son Président, Monsieur Abdelali Doumou, dont la contribution à la tenue des assises aura été décisive.

Je dois enfin vous exprimer à tous mes regrets et vous demander votre indulgence. Je vais être obligé de vous quitter rapidement cet après-midi, car je dois effectuer dès demain un long déplacement en Afrique Centrale. J’ai été très sensible à la compréhension manifestée par nos hôtes et les organisateurs de ces Rencontres, qui ont, avec beaucoup de gentillesse accepté de réaménager le programme prévu initialement et tenir ainsi compte de mes contraintes.

Vous m’avez demandé en introduction à vos travaux de vous faire part de mes observations sur le contexte international dans lequel se situe le développement de vos actions, ainsi que sur les nouvelles perspectives qui s’ouvrent à la Francophonie, et dans lesquelles vous inscrivez les ambitions de l’Association Internationale des Régions Francophones.

Je commencerai donc par évoquer devant vous un certain nombre d’évolutions récentes qui me paraissent très importantes, et qui nous incitent à faire preuve de beaucoup de volontarisme. Elles montrent en effet qu’il y a aujourd’hui une nouvelle dynamique de solidarité qui se manifeste au niveau international. Nous devons la soutenir de toutes nos forces, de toute notre imagination et de toutes nos convictions.

Cette nouvelle dynamique de solidarité se traduit en premier lieu par un effort remarquable en faveur du renouvellement des conceptions et des stratégies d’aide au développement. A travers le processus engagé par les grands rendez-vous de Johannesburg et de Monterrey, on constate une beaucoup plus grande lucidité sur les erreurs et les échecs du passé, sur les pratiques anciennes de l’aide publique au développement ou les dogmes rigides et mal adaptés de l’ajustement structurel. La voie est désormais ouverte à des conceptions plus riches et en même temps plus exigeantes de la gouvernance. Mais aussi à une diversification des partenaires du développement remettant en cause le rôle trop centralisateur et trop prépondérant des Etats. C’est là, j’y reviendrai, une opportunité historique pour les collectivités locales et la coopération décentralisée qui doit occuper une nouvelle place à la mesure de ce qu’elle peut apporter à ces partenariats renouvelés.

Le deuxième élément de cette nouvelle dynamique, c’est la multiplication dans ce contexte, des initiatives fortes, qui viennent baliser notre route et s’efforcer de fixer quelques grands repères communs, et qui doivent nous aider à faire converger nos efforts.

Je fais référence ici d’abord au travail accompli dans le cadre des Nations-Unies avec les objectifs de développement du Millénaire et les réflexions du Groupe de personnalités de Haut niveau sur les nouvelles menaces et la réforme des Nations-Unies. Nous devons les considérer comme une percée, un facteur positif dans la prise de conscience des risques et des menaces que génère la mondialisation. L’expertise récente de l’économiste Jeffrey Sachs nous démontre que ceux qui parlent d’utopie à propos de ces travaux se trompent. Vaincre la grande pauvreté n’est certes pas une tâche facile, mais c’est une tâche faisable, à condition par exemple de cesser de rêver ou de polémiquer sur les grandes théories ou les affrontements idéologiques, et de s’engager dans des actions simples et concrètes, des actions dites « à gain rapide », peu onéreuses, mais à fort impact : des repas gratuits dans les écoles, des générateurs à piles solaires, dans les hôpitaux, des médicaments pour le Sida, des moustiquaires dans les pays victimes du paludisme….. Là encore, il est clair que votre rôle, les partenariats que vous, collectivités ocales, êtes susceptibles de mettre en oeuvre, peuvent jouer un rôle majeur. Et nous savons en outre combien le partage de la même langue, d’une histoire commune, créent une proximité irremplaçable pour la réussite de telles actions.

Je pense également à ces initiatives novatrices et mobilisatrices telle que celle du Président Chirac et du Président Brésilien Lula, déjà forte de nombreux soutiens, pour instaurer un nouveau dispositif de taxation internationale en faveur du développement. Je note encore la démarche positive du Royaume Uni en faveur de l’Afrique dans le cadre du G8. Toutes ces initiatives, nous devons les considérer comme un refus de l’indifférence et de la résignation. Le Président Jacques Chirac l’a dit récemment aux rencontres de Davos : « A l’heure du monde ouvert, l’humanité, dans sa diversité, mesure combien elle partage une même destinée. Pour que cette solidarité s’exprime par des actions collectives efficaces, elle a besoin de nouveaux modes de coopération entre les Etats et la Société Civile, les ONG et les entreprises. »

Vous êtes de ceux qui peuvent contribuer à la réussite de ces nouveaux modes de coopération en les soutenant et en les traduisant concrètement dans la réalité quotidienne des populations.

Je voudrais m’arrêter un instant sur le rôle de l’Europe dans cette évolution récente. L’Europe est aux avants-postes de cette nouvelle dynamique. Elle est une locomotive de ce nouveau partenariat. L’élargissement de l’Europe à de nouveaux membres, dont plusieurs sont membres de l’OIF, et l’élargissement de la Francophonie à de nouveaux membres européens doit être pour l’AIRF une donne essentielle. Le réseau d’échanges que vous allez développer doit impérativement prendre cette dimension européenne en considération. Il devra en particulier permettre sur la base des solidarités que vous développerez, de valoriser et de populariser l’usage du français, qui peut, face aux réelles menaces qui pèsent contre notre langue en Europe, trouver là une nouvelle manière d’être relancé.

J’en viens au troisième élément de cette dynamique de solidarité renouvelée. Sa force réside aussi dans le fait qu’elle ne réduit plus le développement à une simple vision économiste, mais qu’elle intègre les autres dimensions nécessaires à sa cohérence, en l’occurrence l’environnement, la démocratie, les droits de l’Homme et la gouvernance et enfin la diversité culturelle. Inutile de vous dire que pour la Francophonie, qui a toujours porté cette conception multidimensionnelle du développement, il s’agit d’une évolution très satisfaisante. Mais si l’approche est plus cohérente et plus crédible, la mise en oeuvre est certainement plus complexe. Or sur le lien entre l’économie, l’environnement, la démocratie et la culture, vous avez, au niveau des régions, une expérience et des pratiques incomparables. Cette expérience vous la partagez avec les autres collectivités locales. Elle est le ferment de vos partenariats entre l’Est, l’Ouest et le Sud. Nos attentesvis-à-vis de ce que vous pouvez apporter dans ces domaines sont immenses.

Vous ne serez pas surpris si j’insiste particulièrement sur la question de la diversité culturelle, dont on a pris conscience qu’elle est devenue un enjeu politique parce qu’elle est au coeur de la réussite du dialogue des civilisations et de la valorisation positive de nos identités. Mais elle est aussi devenue un enjeu économique, parce que nous savons bien que sans industries culturelles capables d’exprimer ces identités, et qui soient viables, cette diversité culturelle risque de rester un catalogue de bonnes intentions. Face à la mondialisation, les populations ont besoin de faire vivre leurs propres cultures, et elles ont besoin de la culture des autres. On sait le mal immense que peut provoquer, en particulier chez nos jeunes générations, les effets d’une libéralisation sauvage des biens et services audiovisuels et culturels. Montrez dans vos projets que vous savez résister à la facilité de l’uniformisation et aux mirages de la loi du marché et du profit facile.

Je dois enfin vous dire, avant d’évoquer le renouveau de la Francophonie, toute ma satisfaction de constater, que dans ce regain mondial de solidarité, l’Afrique, région du monde la plus vulnérable et la plus menacée, sait elle aussi trouver la volonté de s’engager sur le chemin de la responsabilité et de la prise de conscience du rôle qu’elle doit elle-même jouer sur son propre destin. Je rappelle très brièvement le NEPAD et l’exercice d’évaluation par les pairs qu’il met en oeuvre, la nouvelle Union Africaine et son implication déterminée en matière de sécurité et de résolution des conflits. Les Accords de Cotonou avec l’Union Européenne ont de bonnes chances de faire progresser la dynamique sous-régionale. Ces avancées sont positives, mais l’Afrique a besoin, à la base, d’améliorer sa capacité de gouvernance, elle a besoin de maîtriser la décentralisation, elle a besoin de renforcer la démocratie locale. Vous le savez bien, ce sont sur ces terrains là que vous pourrez prouver la qualité et l’utilité de votre engagement francophone.

S’il y a une nouvelle dynamique de solidarité internationale qui nous motive et nous encourage, il y a aussi une nouvelle dynamique de la Francophonie, que le Sommet de Ouagadougou a consacrée. Celle-ci doit nous permettre de mieux nous affirmer sur la scène internationale et d’être présents à ces grands rendez-vous de la solidarité qui s’annoncent dès cette année. C’est précisément parce que nous avions bien pris conscience qu’il nous fallait nous-mêmes évoluer pour mieux relever les défis d’un monde qui bouge vite, que nous avons travaillé d’arrache-pied pour franchir cette étape de Ouagadougou. Nos chefs d’Etat et de gouvernement ont été clairvoyants et efficaces. Ils ont fixé les grandes lignes de notre politique en matière de développement durable dans la Déclaration finale du Sommet. Ils ont défini nos orientations pour les dix années à venir en nous donnant les moyens d’être plus cohérents, plus performants et plus visibles. C’est à nous qu’il revient à présent de répondre à leurs demandes, et de ne pas décevoir leurs attentes. C’est à nous qu’incombe le devoir de ne pas perdre de temps pour réaliser ces objectifs. Pour ma part, je suis déjà à l’oeuvre et décidé à accomplir ce travail avec loyauté et détermination. Quand je dis que nous avons franchi avec succès cette étape de Ouagadougou et que nous devons très vite être mieux préparés pour être présents à ces grands rendez-vous de la solidarité, je pense bien entendu à l’OIF et à ses opérateurs. Mais pas seulement. Tous les acteurs de la Francophonie, y compris vous, élus, collectivités locales, associations, ont été consultés, écoutés pour effectuer ce travail de synthèse, de clarification et de remise en perspective. C’est donc aussi à vous que nous devons les résultats que nous avons obtenus. Nous vous en remercions, et nous vous encourageons à ne pas vous arrêter en si bon chemin et à mettre au pot commun vos réflexions, vos propositions, et même vos critiques, qui seront toujours, je n’en doute pas, constructives.

Vous êtes donc embarqués sur le navire de ce renouveau francophone et je compte bien vous voir devenir des acteurs dynamiques, productifs et omniprésents de notre coopération. Vous avez en effet la particularité, à travers la coopération décentralisée, de pouvoir intervenir transversalement, dans tous les champs d’activité de la Francophonie, d’élargir, de populariser, d’associer plus directement les populations à tous les domaines de notre coopération.

Le Cadre Stratégique décennal qui a été adopté au Sommet de Ouagadougou est désormais notre texte de référence. Pour la première fois la Francophonie a réussi, de manière parfaitement consensuelle, à élaborer un ensemble d’orientations claires et cohérentes et à fixer les conditions pour parvenir à atteindre les objectifs fixés.

Ces objectifs resserrés sont au nombre de quatre :

- Promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique
- Promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme
- Appuyer l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche
- Développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité.

Pour chacun de ces objectifs des lignes d’action très précises sont formulées qui vont déterminer la nouvelle programmation quadriennale des opérateurs. Je vous renvoie au texte de ce Cadre stratégique décennal pour ceux qui n’auraient pas encore eu le temps de le lire.

Si j’insiste c’est parce que je veux dire très clairement que ce texte, ce programme de travail n’est pas seulement celui des Etats qui se sont engagés à le suivre et celui de l’OIF et de ses opérateurs. Ce texte de référence appartient aussi à tous les acteurs de la communauté francophone. Il est aussi le vôtre à toutes et à tous, membres de l’AIRF. Vous devez vous l’approprier, parce que c’est comme cela que nous pourrons nous rapprocher, travailler ensemble, nous aider les uns les autres.

La coopération décentralisée figure d’ailleurs en bonne place dans les priorités de notre Cadre Stratégique décennal. J’y ai personnellement veillé, et ma démarche a rencontré une adhésion indiscutable des Etats et des opérateurs. Vous le savez tous, et nous en avons longuement parlé avec votre Président Thierry Cornillet, qui était présent à nos côtés à Ouagadougou, je crois en l’avenir de la Coopération décentralisée francophone. Mieux, je dis qu’elle est une composante indispensable de la Francophonie, parce qu’elle apporte à notre dispositif institutionnel ces éléments fondamentaux de la solidarité que sont la proximité, le sens de la réalité locale, une meilleure compréhension des vrais besoins des populations. Parce que la coopération décentralisée se nourrit de liens humains et personnels, parce qu’elle montre au quotidien, je dirais à la base, l’utilité pratique d’une langue partagée. Une coopération décentralisée francophone forte est nécessaire parce qu’au sein de notre espace, elle permet d’élargir et d’amplifier les échanges. Elle permet de construire ce lien entre les stratégies et les grands programmes dont a la charge une Organisation comme la nôtre, et les populations au service desquelles elle se doit d’agir. Dans le monde entier, les collectivités territoriales aujourd’hui, au fur et à mesure qu’elles se structurent et qu’elles se renforcent, que leurs pouvoirs et leurs moyens tendent à s’accroître, ressentent le besoin de déployer une activité internationale significative. Le monde de la coopération décentralisée est en plein essor et connaît de grands mouvements de réorganisation. Nous devons dans ce contexte affirmer la personnalité, l’originalité, l’exemplarité de la coopération décentralisée francophone dans les quatre domaines prioritaires définis dans le Cadre Stratégique décennal.

Je me félicite de constater que l’esprit de coopération, de complémentarité entre les acteurs de la coopération décentralisée francophone que j’avais appelé de mes voeux voici deux ans est devenu une réalité. J’ai toujours considéré que notre opérateur spécialisé dans ce domaine, l’AIMF, dont le nouveau Secrétaire permanent, Gilles Gauthier, qui vient de prendre ses fonctions, m’accompagne aujourd’hui à Marrakech, se devait d’être le pivot, le facilitateur de ce rapprochement souhaitable entre vos associations. Je sais que la réflexion commune et le dialogue entre l’AIMF et l’AIRF, mais aussi avec l’AFICOD est désormais bien engagée. Je continuerai avec Gilles Gauthier à soutenir et à développer cette concertation, à lui permettre de déboucher sur un partage d’activités clairement établi entre les uns et les autres au service d’une ambition commune. J’espère que nous aurons bientôt l’occasion de voir nos associations organiser ensemble de grandes manifestations internationales. J’espère qu’ensemble vous contribuerez au succès de la participation francophone aux prochains grands rendez-vous internationaux. Et bien entendu au succès de nos rendez-vous francophones, en particulier celui du 20 mars pour célébrer la Journée internationale de la Francophonie. Je vous remercie de votre attention et souhaite un plein succès à vos travaux pendant les deux prochains jours. Je prendrai connaissance avec intérêt de vos conclusions et de vos propositions.

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