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Discours de M. Abdou Diouf - Doha, le 20 mai 2012

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Discours de M. Abdou Diouf - Doha, le 20 mai 2012

Discours prononcé au XIIe Forum de Doha

Je voudrais, avant toute chose, Altesse, vous remercier, pour l’accueil chaleureux, amical, attentionné qui m’a été réservé depuis mon arrivée à Doha, vous remercier, aussi, de m’avoir convié à participer à l’ouverture de ce 12e Forum, qui illustre bien votre volonté de voir le Qatar s’impliquer toujours plus dans la résolution des grands défis qui se posent à la communauté mondiale, de votre volonté de voir le Qatar s’engager activement au service de la stabilité, de la sécurité et de la paix dans l’ensemble de la région.

C’est cette même ambition, déterminée et clairvoyante, qui a permis au Qatar, en l’espace de quelques années, de mettre en place les conditions d’un développement aussi remarquable qu’harmonieux, d’être à la pointe de la modernité et du progrès tout en valorisant son patrimoine, sa culture, son histoire, de s’ouvrir largement au monde et sur le monde dans un esprit constant de dialogue empreint de tolérance et de respect de l’autre.

C’est dire que je suis particulièrement heureux de pouvoir faire résonner la voix de la Francophonie, aux côtés des hautes personnalités présentes aujourd’hui, et de toutes celles et tous ceux qui, durant ces deux jours, contribueront à faire progresser la réflexion en matière de démocratie et de développement, tant au Moyen Orient, que dans le reste du monde. Car nous avons perdu beaucoup de temps, trop de temps !

Un temps qui s’est compté en vies condamnées, sacrifiées, assassinées, du fait de l’aveuglement entêté de certains, de l’arrogance affichée par d’autres, de l’égoïsme persistant d’autres encore.

Depuis plus d’un an, les révoltes des peuples se sont, dans cette région, succédées, au nom de la démocratie, de la liberté, de la dignité, et au moment même où nous parlons, le sang d’hommes, de femmes, d’enfants continue de rougir la terre de Syrie.

Depuis près de cinq ans, une crise mondiale à l’ampleur trop souvent déniée est venue saper l’économie de nombreux pays développés et alourdir un peu plus encore le fardeau des pays les moins avancés ou des petits pays insulaires déjà aux prises avec une crise alimentaire, énergétique, environnementale.

Combien de vies aurions-nous pu sauver, si nous avions eu la lucidité d’admettre, quand il en était encore temps, que l’exercice des droits et des libertés fondamentales est une aspiration universellement partagée, et que l’on ne peut indéfiniment maintenir ou cautionner l’oppression, l’autoritarisme, la dictature, aujourd’hui bien moins qu’hier, parce que le monde est devenu transparent et interconnecté ?

Combien de drames individuels et collectifs aurions-nous pu éviter, si nous avions eu la lucidité d’admettre, quand il en était encore temps, que les marchés, jamais, ne se réguleront d’eux-mêmes ?

Faute d’avoir su ou voulu, malgré des signes avant-coureurs évidents, prendre la mesure de ces situations politiques et économiques explosives, faute d’avoir su ou voulu mettre en place, préventivement et à froid, les réformes nécessaires, c’est à chaud et au prix fort, dans un climat d’instabilité et parfois de violence, que se sont imposés les changements.

Nous savons bien, dans ces conditions, combien il est et il sera difficile pour les gouvernements issus des révolutions du printemps arabe de répondre aux immenses attentes et à l’impatience des peuples, singulièrement de la jeunesse, alors que les déficits publics se sont, au fil des mois, creusés. Nous savons bien combien ces transitions sont délicates, jusqu’à mettre parfois en danger cette démocratie au nom de laquelle tout a commencé.

Nous savons bien, par ailleurs, que malgré les centaines de milliards de dollars déboursés, dans l’urgence, pour renflouer les banques, malgré les mesures budgétaires et monétaires adoptées par les États, l’économie mondiale est entrée en récession, et que ceux par qui la faillite est arrivée ont tôt fait de renouer avec leurs pratiques scandaleuses et spéculatives d’avant la crise.

Ces avertissements brutaux ne nous ont-ils pas suffi ?

Qu’attendons-nous pour honorer les promesses faites aux pays du printemps arabe dans le cadre du G8 et du FMI et pour débloquer l’aide dont ils ont un vital besoin ?

Qu’attendons-nous pour mettre en place, non pas des demi-mesures ponctuelles, mais ces régulations et ces réformes en profondeur seules à même de remettre les marchés dans leur rôle, non pas de maîtres, mais de serviteurs de l’économie réelle, tout en repensant les missions de l’État ?

Car comme l’affirme Montesquieu : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Qu’attendons-nous, enfin, pour affronter et commencer à résoudre, alors qu’il en est encore temps, d’autres crises tout aussi graves qui couvent depuis des décennies ?

Faudra-t-il un printemps mondial pour que nous cessions, enfin, de nous accommoder d’inégalités, de déséquilibres persistants, voire croissants, entre le Nord et le Sud ?

De la même manière, faudra-t-il un cataclysme mondial pour que l’on s’entende enfin sur un accord complet en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ou encore en matière de gestion de l’eau, des ressources naturelles et des biens communs de l’humanité ? Saisissons l’occasion de Rio plus 20 pour franchir une étape décisive.

Le temps presse ! Nous sommes d’ores et déjà comptables et responsables devant tous ces jeunes de moins de 25 ans qui représentent plus de 40% de la population mondiale.

Mettons-nous à l’œuvre sans tarder pour qu’émergent des solutions, des financements, des partenariats innovants parce qu’il est clair que les approches, les visions, les stratégies du passé ne sont plus en mesure de résoudre les problèmes tels qu’ils se posent à nous, aujourd’hui, dans toute leur complexité mondialisée.

Mettons-nous à l’œuvre pour que s’installent des comportements nouveaux.

Rompons enfin avec le dogme du modèle unique imposé.

Mais gardons-nous de penser la diversité et l’unité en termes d’alternative, parce que la diversité sans l’unité nous conduira à la fragmentation politique, culturelle, religieuse du monde, tout comme l’unité sans la diversité nous conduira à l’uniformité. Préférons en toutes choses l’équilibre aux extrêmes car, comme le disait fort à propos Pascal : « C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu ».

Réaffirmons notre attachement au multilatéralisme, tout en ayant la volonté politique de démocratiser les relations et les instances internationales pour qu’enfin nous fassions des choix d’avenir qui soient déterminés par tous et qui profitent à tous.

Ce n’est qu’à ce prix que nous vivrons notre interdépendance mondialisée comme une force et une chance, que s’imposera à une communauté humaine, véritablement solidaire, le partage assumé de valeurs universelles et l’idée que la terre est notre patrie à tous.

Je vous remercie.

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