Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Lausanne (Suisse), le 4 juin 2010 (Dies academicus)

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Discours de M. Abdou Diouf - Lausanne (Suisse), le 4 juin 2010 (Dies academicus)

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la Cérémonie du Dies academicus de l’Université de Lausanne, au cours de laquelle Abdou Diouf a reçu un doctorat honoris causa

Permettez-moi, tout d’abord, de vous dire ma fierté d’être, pour la première fois, distingué par une Université suisse, qui plus est par l’Université de Lausanne. Croyez bien, qu’après avoir entendu les laudatis des éminents universitaires présents à mes côtés, je mesure pleinement l’honneur qui m’est fait aujourd’hui. Je veux donc, Monsieur le Recteur, vous exprimer, ici, ma plus profonde gratitude et y associer l’ensemble du corps professoral de l’UNIL.

Le rôle de premier plan que joue la Suisse au sein de la Francophonie n’est plus à démontrer, un rôle dont l’accueil du prochain Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement à Montreux porte le plus fort des témoignages. Si le Secrétaire général de la Francophonie a donc toutes les raisons de se sentir, ici, en territoire ami, je puis vous assurer que je me sens, également, à titre personnel, en pleine harmonie avec les valeurs que promeut votre université, non pas seulement du fait de l’existence, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de cette riche collection de littérature africaine francophone, que vous évoquiez Madame la Doyenne, mais aussi parce que votre Faculté des Lettres tire le plus grand bénéfice de sa position stratégique au cœur de l’Europe des langues et des cultures.

Or j’ai la conviction que cette diversité des cultures constitue l’enjeu majeur de ce siècle. Il n’est pas un pays qui ne soit confronté, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières, à cette réalité de plus en plus prégnante. La nature des relations internationales, même, en est affectée.

C’est bien au nom de cette diversité, pensée comme différence inconciliable, que, dans les pires des cas, les fils et les filles d’une même nation en viennent à s‘entretuer, au nom de l’ethnie ou de la religion. Et la grande majorité des conflits meurtriers que l’on a vu se multiplier depuis quelques décennies trouvent leur origine dans des revendications identitaires.

C’est bien au nom de cette diversité, pensée comme différence inconciliable, que l’on a vu, à l’échelle planétaire, se profiler la théorie du choc des civilisations, que l’on a vu, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, se déclencher une guerre d’un nouveau type, guerre sainte pour les uns, guerre de l’axe du bien contre l’axe du mal pour les autres.

En cela, aucune fatalité, tant il est vrai, comme l’écrivait Romain Rolland, que « la fatalité est l’excuse des âmes sans volonté. »

C’est bien parce que nous n’avons pas su ou pas voulu, au lendemain de la Guerre froide, pallier la disparition de la bipolarité, l’effondrement des grandes utopies, l’effacement d’une menace de guerre entre toutes les nations, c’est bien parce que nous n’avons pas su ou pas voulu instaurer un nouvel ordre mondial, que la culture est devenue, par défaut, l’élément structurant de la réalité politique internationale.

C’est bien parce que nous n’avons pas su ou pas voulu partager les progrès et les richesses générées par la mondialisation, que nous n’avons pas su ou pas voulu réduire les fractures économique, sociale, sanitaire, numérique, environnementale, que la culture, dévoyée et instrumentalisée, est venue nourrir le terreau des extrémismes et des intégrismes.

Qui plus est, dans le monde globalisé qui est le nôtre, la culture s’est affirmée comme le nouvel attribut de puissance de ceux qui disposaient déjà ou qui sont en passe de se doter de la puissance économique, technologique ou militaire. Après l’ère de la conquête des territoires, l’ère de la conquête de l’espace, s’ouvre aujourd’hui l’ère de la conquête des esprits à travers la diffusion d’une hyper culture de masse, standardisée.

Et si la Francophonie a fait sien le refus de l’uniformisation culturelle, avec son corollaire qu’est l’uniformisation linguistique, elle s’inscrit aussi fermement en faux contre l’amalgame dangereux qui est fait, par certains, entre universalité et occidentalisation.

Si la Francophonie s’est tant mobilisée pour que soit élaborée, et largement adoptée, à l’Unesco, une Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, c’est parce qu’elle est convaincue que cette diversité est constitutive du patrimoine de l’humanité. C’est parce qu’elle est convaincue que le principe de l’égale dignité de toutes les cultures doit être concrètement réalisé. C’est parce qu’elle est convaincue que cette diversité ne saurait être livrée à des appétits impérialistes ou bellicistes.

Mais, dans le même temps, si la Francophonie se mobilise et agit pour que progressent la démocratie et l’Etat de droit, pour que partout soient diffusés et respectés les droits et les libertés, à la lumière de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et des différentes Conventions internationales, c’est parce qu’elle est convaincue qu’on ne saurait remettre en cause l’universalité de ces principes et de ces droits au nom d’un relativisme aussi spécieux que dangereux.

Etre membre de la Francophonie, c’est donc bien sûr veiller à la promotion et la diffusion de la langue française au sein de notre espace, en tant qu’outil de dialogue, de concertation, de coopération, en tant que signe de reconnaissance mutuelle entre les 70 États et gouvernements qui l’ont rejointe.

Ce n’est en aucun cas un combat contre telle ou telle langue. Ce que nous disons en français, nous sommes prêts à l’entendre dans d’autres langues, et c’est tout le sens de notre coopération avec la Lusophonie, l’Hispanophonie, l’Union latine, ou le Commonwealth au service d’objectifs et de valeurs partagés.

Mais être membre de la Francophonie, c’est aussi, et surtout, partager une certaine vision de l’homme et du monde que nous voulons, aujourd’hui, pour demain.

Un monde qui ne doit plus tant être placé sous le signe de la diversité culturelle que du pluralisme culturel. C’est dire qu’il nous faut passer d’un état de fait à une volonté politique : celle de gérer pacifiquement nos différences. Car nous n’avons d’autre choix que de vivre, ensemble, avec nos différences. Nous n’avons d’autre choix que de dialoguer et de nous entendre pour résoudre, ensemble, des problèmes qui désormais requièrent des solutions transnationales, pour gérer, ensemble, les biens communs de l’humanité.

Cela n’ira pas de soi et ne saurait, par conséquence, être laissé à l’improvisation. Des actes forts doivent être posés, des changements de mentalité doivent s’opérer.

Si nous ne devons pas tolérer que certains bafouent les droits universels au nom de spécificités culturelles ou religieuses, nous ne devons pas plus tolérer que l’universalité de principes soit l’occasion d’imposer, de manière péremptoire, des méthodes et des modes d’expression venus d’ailleurs. La diversité des réalités historiques et socioculturelles doit être mieux prise en compte, tant en ce qui concerne la formulation de ces principes, qu’en matière de sensibilisation, d’éducation, d’appropriation. Et il en va de même en matière d’économie et de développement.

Nous ne devons plus tolérer que des centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants dans les pays en développement soient abandonnés à des conditions de vie qui sont une atteinte quotidienne à la dignité humaine et le plus grave des manquements à notre devoir d’humanité et de solidarité. La prochaine conférence des Nations unies sur le bilan des Objectifs du Millénaire pour le développement, en septembre prochain, doit, à cet égard, être l’occasion d’une prise de conscience et d’un sursaut pour que les promesses, les engagements, les déclarations cessent de n’être que des mots.

Nous ne devons plus tolérer que quelques États ou groupes de pression s’arrogent le monopole de l’élaboration et de l’adoption des normes qui, pourtant, engagent l’avenir de tous. Le principe « un Etat, une voix » doit enfin s’appliquer dans les organisations, les conférences et les concertations internationales.

Ce n’est qu’à ce prix que pourra être réalisé le principe de l’égale dignité de toutes les cultures, préalable indispensable à l’instauration d’un dialogue et d’une coopération interculturels pacifiques et fructueux.

Et la Francophonie démontre, chaque jour, que 70 États et gouvernements parmi les plus industrialisés et les moins avancés de la planète, peuvent coopérer au service du développement durable, de la démocratie, des droits de l’Homme et de la paix, au service de l’éducation et de la formation, au service de la diversité culturelle et linguistique comme gage d’enrichissement mutuel.

La Francophonie démontre chaque jour que 70 États et gouvernements peuvent dialoguer, se concerter, s’entendre, par-delà leurs différences politique, culturelle, confessionnelle pour parler d’une seule voix à l’ONU, à l’Unesco ou dans d’autres instances internationales.

Le meilleur comme le pire est donc encore possible. Tout dépendra de la volonté que nous aurons, qu’auront les jeunes générations de s’emparer de leur destin. A nous de leur tracer la voie et de les convaincre, comme l’affirmait Machiavel, que « là où la volonté est grande, les difficultés diminuent. »

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