Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Le Caire, le 6 décembre 2009

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Discours de M. Abdou Diouf - Le Caire, le 6 décembre 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie à l’ouverture du XXXIIe Congrès de l’Institut international de Droit d’expression et d’inspiration française (IDEF) et Ve Congrès de l’Association égyptienne des Juristes francophones (AEJF).

Si j’ai tenu à être parmi vous, aujourd’hui, c’est pour vous remercier de ce que vous êtes et de ce que vous faites.

Mais si je suis ici, c’est aussi pour rendre un hommage appuyé à celui qui, depuis 1997, préside avec tant de ferveur, de conviction et de talent aux destinées de l’IDEF, celui à qui l’on doit, également, la création de l’Association égyptienne des juristes francophones.

Monsieur le Président, Cher Fathi Sorour, je veux vous dire aujourd’hui que vous incarnez au plus haut point le rôle éminent que l’Egypte joue, depuis tant d’années, en Francophonie au service du droit et de la justice. L’Egypte qui reste, pour tous, associée à la tenue de la 3e Conférence des ministres francophones de la Justice qui a constitué un tournant majeur dans notre action en la matière. L’Egypte qui a contribué de façon décisive, sous votre impulsion et avec l’engagement fidèle de votre premier Vice-président, à accroître le rayonnement de l’IDEF. Je souhaite donc, Monsieur le Président, vous exprimer, à titre personnel et au nom de tous les militants de la Francophonie, notre profonde gratitude et former le vœu, quand bien même vous aurez transmis le témoin à une autre personnalité prestigieuse, que vous continuiez à faire bénéficier notre culture juridique commune de votre sagesse et de vos hautes compétences.

Mesdames et Messieurs,

Vous avez choisi de placer les aspects juridiques de la crise financière au cœur de vos débats. Je laisserai aux éminents intervenants qui vont s’exprimer, le soin de parler en techniciens. Je voudrais, pour ma part, partager avec vous un certain nombre de convictions et d’espoirs pour l’avenir.

La conviction, tout d’abord, que l’économie, à l’instar de la société, ne peut s’autoréguler.

La crise qui nous a frappés a été, pour une large part, une crise de l’absence de normes adéquates, une crise du déficit d’un droit international adapté.

Si la nécessité d’un corpus de règles internationales à même de régir le système financier mondialisé, et d’instaurer la transparence, la confiance, la sécurité requises, est, sur le principe, désormais actée, nous sentons bien que subsistent des obstacles pour l’heure « insurmontés ».

Des obstacles que rien ne permettra de lever, tant que les États continueront à ne prendre en compte que leurs intérêts propres, tant qu’ils continueront à ignorer les retombées transnationales de leurs décisions, tant qu’ils refuseront de déléguer à des organes extérieurs les décisions relatives au contrôle et à la réglementation de leurs institutions ou de leur système financier.

Sommes-nous condamner à naviguer à vue entre, d’un côté, des droits nationaux ou régionaux, incohérents entre eux, et, de l’autre, un droit international, de nature essentiellement contractuelle, privé d’un outil contraignant et universel destiné à ordonner l’économie mondiale ?

« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise », disait Jean Monnet

Cette crise peut être l’occasion de nous convaincre de la nécessité, en matière financière et économique, comme dans la plupart des secteurs de l’activité humaine, de concilier et réconcilier intérêts nationaux et intérêts mondiaux, que le moment est venu d’accroître la coopération internationale pour une meilleure coordination, en d’autres termes que le moment est venu de donner à s’incarner à une conscience universelle.

Cela n’ira pas de soi, au regard de la compétition qui se joue au plan international notamment entre tradition romano-germanique et tradition de common law. Nous devons, là aussi, nous livrer à un effort de dépassement pour que s’éloigne la tentation d’une fusion des différents systèmes à partir d’un modèle unique imposé de façon hégémonique à tous, et que s’instaure un processus de dialogue, d’harmonisation ou d’hybridation, à même de produire une norme inspirée du meilleur de chaque système.

Ce qui m’amène à cette autre conviction, celle que nous formons une communauté mondiale, qui se doit d’être respectueuse de ses différences, mais aussi unie dans son destin.

C’est dire que l’élaboration de nouvelles règles applicables à l’économie mondiale requiert une réponse collective, ouverte à l’ensemble des acteurs publics ou privés, comme elle appelle une démarche véritablement multilatérale.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons mettre en place des règles justes et équitables, des règles attentives aux désirs et aux besoins de tous, qu’ils soient pauvres ou puissants.

Suffira-t-il de réformer les institutions existantes, faudra-t-il en créer de nouvelles ? Je ne prétends pas détenir la réponse. Mais je sais, en revanche, qu’on ne pourra admettre très longtemps que le G8 ou le G20 s’érigent en instance de gouvernance mondiale.

On voudrait nous faire croire que le G20 constitue un pas important sur la voie de la démocratisation des relations internationales. Mais n’oublions pas que le G20 a été mis en place au lendemain de la crise financière asiatique, non pas tant par souci de démocratiser la prise de décision, que par souci d’élargir la gouvernance à des pays dont on découvrait qu’ils étaient susceptibles de déclencher une crise internationale.

Les pays en développement sont-ils condamnés à rester au ban des exclus sous prétexte qu’ils ne présentent aucun risque pour la stabilité économique du monde, alors même qu’ils sont, dans le même temps, les premiers à subir les effets dévastateurs d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée ?

D’où cette dernière conviction que je voulais partager avec vous, celle de la nécessité de réconcilier économie, droit et éthique.

L’un des mérites de cette crise aura été de nous faire prendre conscience, pour - je l’espère - en tirer toutes les conséquences, que nous sommes dans un monde où certaines grandes entreprises peuvent rivaliser avec la puissance des États, dans un monde où les excès de quelques banques peuvent paralyser l’économie de toute la planète, dans un monde où certains secteurs de l’économie ont banalisé des comportements que nous nous attachons, par ailleurs, à sanctionner au nom des droits de l’Homme, des droits politiques, économiques et sociaux.

Puisse cette prise de conscience nous conduire à faire émerger une éthique de l’économie, à convaincre les différents acteurs qu’ils portent, chacun dans leur secteur, une responsabilité partagée dans l’approfondissement de l’éthique sociale et la promotion de valeurs que seul le droit pourra transformer en contraintes efficaces.

Puisse-t-elle, aussi, nous amener à réfléchir sur cette même absence d’éthique qui a conduit, depuis plusieurs années déjà, à laisser se développer, dans le silence et l’indifférence, une mondialisation de la pauvreté, y compris dans les pays riches, jusqu’à atteindre un degré scandaleux d’inégalités.

Cette crise peut être l’occasion de dessiner un futur acceptable pour l’humanité et non pas seulement construit par et pour une oligarchie.

Mesdames et Messieurs,

Si j’ai tenu à partager avec vous, aujourd’hui, ces convictions et ces espoirs, c’est parce que je suis persuadé que la Francophonie a un rôle de premier plan à jouer dans l’élaboration consensuelle de règles nouvelles à l’échelle internationale.

Voilà plus de vingt ans que nous avons fait le choix de soutenir l’État de droit et les instances de régulation au sein de nos États membres, quand d’autres cédaient aux sirènes de la dérégulation et du dépassement de l’État, plus de vingt ans que nous favorisons, à travers nos différents réseaux institutionnels, le dialogue, l’échange d’expériences et d’expertise entre des pays de culture, de tradition, de niveau de développement, différents, pour le plus grand bénéfice de tous.

Nous avons donc vocation à faire valoir notre savoir-faire, à nous emparer de ces grandes questions qui mettent au défi la société mondialisée, à faire entendre notre voix dans les lieux stratégiques de décision. Et je souhaite que Bamako +10 soit l’occasion, pour nous, de mobiliser de façon renouvelée tous nos réseaux au service de cette ambition. Je sais d’ores et déjà pouvoir compter sur vous, sur votre engagement jamais démenti au service du droit.

« Si vous avez la force, il nous reste le droit », proclamait Victor Hugo voilà presque deux siècles. Faisons en sorte, tous ensemble, que le droit triomphe enfin de la force.

Je vous remercie.

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