Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Montréal, le 4 février 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Montréal, le 4 février 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors du Conseil des relations internationales de Montréal

Me voilà une nouvelle fois parmi vous, grâce à l’invitation de votre Président directeur général, Monsieur Pierre Lemonde, que je tiens à remercier très chaleureusement. Cette invitation, Monsieur le Président, je l’ai accepté sans hésiter tant j’ai la conviction que parler de Francophonie au Québec, ici, à Montréal, avec vous toutes et vous tous, c’est la certitude de poser, entre amis, entre militants, un regard lucide sur ce que nous sommes, mais aussi un regard ambitieux sur ce que nous entendons être pour l’avenir.

Et je veux dire et redire, ici, que la Francophonie ne serait pas ce qu’elle est sans le Québec, sans cette volonté exemplaire qui vous anime de porter haut et fort les couleurs de la langue française, bien au-delà du continent nord-américain.

Le Québec, et singulièrement le Montréal international, le Montréal des affaires, de la création, de l’enseignement supérieur, de la recherche, de l’innovation, de la diversité culturelle, constituent pour nous un véritable laboratoire où s’expriment et se résolvent les défis et les tensions qui parcourent la société contemporaine mondialisée. Et ce n’est pas un hasard si le Sommet de la Francophonie, qui s’est tenu à Québec en 2008, au moment où éclatait la crise économique et financière mondiale, a constitué le premier Forum de débat Nord-Sud en la matière.

A cet égard, il faut reconnaître que cette crise aura eu un double mérite.

Le mérite, tout d’abord, de nous faire prendre conscience, non pas tant, malheureusement, de notre interdépendance avérée, que de la menace qu’elle pouvait constituer. Car s’il faut bien reconnaître que « le chacun pour soi » a été sérieusement mis à mal par la crise financière mondiale, il faut avouer, aussi, que la reconnaissance de cette interdépendance, et les réactions qu’elle a provoquées, dénotent encore une conception à deux vitesses de notre destin commun. Force est de constater, en effet, que le tribut payé par les pays du Sud à une crise qu’ils n’avaient pourtant pas provoquée, n’a pas fait l’objet de la même sollicitude et du même empressement.

Le second mérite de cette crise aura été de briser - du moins je l’espère - le mythe de l’autorégulation des marchés, dans la mesure où nous avons vécu une crise de l’absence de normes adéquates, une crise du déficit d’un droit international adapté, une crise de l’absence d’éthique.

Et si la nécessité d’une nouvelle gouvernance mondiale est depuis lors en débat, singulièrement avec la création du G20, il faut, me semble-t-il, préciser de quelle gouvernance nous parlons.

Car nous aurions beaucoup à craindre et à risquer, si nous devions faire l’amalgame entre gouvernance économique mondiale et gouvernance mondiale.

Si la Francophonie adhère à la nécessité de renforcer la régulation financière, de réformer le système monétaire international, d’imaginer de nouvelles sources de financement du développement, elle n’entend, pour autant, ni affirmer le primat de l’économie et de la finance, de la marchandisation et du profit en toutes choses, ni se ranger à l’idée que maîtriser la mondialisation économique suffira à démocratiser la mondialisation.

En d’autres termes, si pertinentes soient les solutions apportées par le G20 aux grands défis économiques d’aujourd’hui, elles ne suffiront pas à pallier les carences politiques, normatives, institutionnelles de la société mondialisée, que rendent plus prégnantes encore notre interdépendance et l’interdépendance des différents problèmes que nous devons affronter.

Les grands défis ou les grands périls d’aujourd’hui n’ont besoin d’aucun visa pour franchir les frontières ! Et ils s’affranchissent tout aussi allègrement de la sectorisation et de la spécialisation dans laquelle nous les enfermons encore trop souvent, aux dépens d’une vision intégrée.

Cette situation inédite ne nous laisse d’autre choix que d’intensifier la coopération internationale et de mettre en place, pour ce faire, non pas un gouvernement mondial, mais bien plutôt un cadre de valeurs et de principes communs, ainsi que des institutions et des pratiques rénovées ou novatrices.

Je pense, notamment, à l’urgente nécessité de combler le déficit de démocratie et donc de légitimité qui perdure dans l’élaboration et la prise de décision au niveau international. Toutes les solutions imparfaites et transitoires que nous voudrons proposer valent mieux que la sous représentation, voire la non prise en compte de certains pays, de certains continents, tels l’Afrique, l’Asie, ou l’Amérique latine, dans des instances conçues à un moment de notre histoire où l’équilibre du monde différait radicalement de ce qu’il est aujourd’hui. Pouvons-nous, raisonnablement, reporter sine die la réforme du système des Nations unies, et singulièrement de son organe décisionnel, le Conseil de sécurité ? Pouvons-nous continuer à négocier à petits pas la sous représentation de ces mêmes pays, de ces mêmes continents au sein du FMI ?

Pouvons-nous continuer à admettre que les États occidentaux disposent des principaux leviers de commande dans le système multilatéral et maintenir, envers et contre tout, le mode de désignation des responsables des principales organisations financières et économiques ?

Pouvons-nous, sans risques, accepter qu’un multilatéralisme élitiste à 20 s’érige toujours plus en directoire mondial au motif que le multilatéralisme à 192 est enlisé ? A nous de mettre en œuvre les réformes nécessaires pour que l’ONU retrouve sa pleine légitimité et sa pleine efficacité, ou - pourquoi pas - d’imaginer une organisation universelle de troisième génération ! Car même si nous nous félicitons de l’initiative, du Premier ministre Stephen Harper, en qualité de Président du G8 et du G20, de consulter les Secrétaires généraux du Commonwealth et de la Francophonie, il n’en demeure pas moins que le G20, par définition et par vocation, n’a pas été conçu et créé pour donner la parole aux sans voix.

Je pense, aussi, dans ce même souci de démocratie et de légitimité, mais aussi de transparence et d’information, à la nécessité d’associer plus activement les acteurs non gouvernementaux à la délibération et, pour le moins, à la préparation des décisions.

Le seul principe des relations directes ou indirectes entre États souverains ne suffit plus, en cette période de mondialisation, à alimenter le pacte démocratique scellé, à l’échelon national, entre les citoyens et leurs représentants. Des citoyens qui répondent, par l’abstention électorale, ou par le rejet de la politique et des politiques, à l’amenuisement du pouvoir et de la marge de manœuvre de l’État nation, pris dans un enchevêtrement de structures, de conventions supranationales, et confronté à des problèmes qu’il ne peut plus, pour la plupart, résoudre isolément.

Organiser la participation des organisations non gouvernementales, des maires de grandes villes, des universitaires, des parlementaires, des media, à la réflexion et à la gestion de la mondialisation, constitue donc un moyen privilégié, pour les citoyens, d’avoir à nouveau prise sur les décisions qui concernent leur vie quotidienne.

Mais il y là aussi une exigence essentielle. Je ne prendrai que deux exemples.

En 2050, 5,3 milliards d’habitants vivront dans les villes, dont les deux tiers en Asie et un quart en Afrique. Et les villes, au Nord comme au Sud, nous fournissent, d’ores et déjà, un cas d’application pratique de la plupart des grands défis et enjeux de la société globalisée et peuvent par là-même nous aider à mieux appréhender et résoudre les processus à l’œuvre.

De la même manière, les universités, en tant que lieux de transmission et d’élaboration des savoirs, peuvent et doivent nous aider à mieux comprendre les mutations qui parcourent le monde d’aujourd’hui, à répondre aux interrogations de sociétés en quête de sens et de repères, à forger de nouveaux concepts, à sage distance des idéologies dominantes ou des sectarismes menaçants.

Ce qui m’amène à cette dernière dimension essentielle de la gouvernance mondiale, et pourtant insuffisamment prise en considération aujourd’hui : je veux parler du respect de la diversité des cultures.

La communauté internationale a-t-elle vraiment pris toute la mesure de ce à quoi l’engageait l’adoption d’une Convention sur le protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ?

Sommes-nous prêts à en tirer les conséquences politiques ?

Sommes-nous prêts à admettre que les normes et les régulations que nous devons mettre en place à l’échelon international ne peuvent être que le résultat d’un dialogue, d’une concertation, d’un consensus, d’une synthèse féconde entre des approches, des perceptions, et des intérêts différents ?

Sommes-nous prêts à admettre que des principes communs peuvent s’incarner de manière différente selon les circonstances et les lieux ?

N’espérons pas construire un monde juste, prospère, démocratique et apaisé, tant que certains prétendront imposer à tous leur système ou leur modèle, présenté comme le meilleur. Car nous serons alors confrontés à la montée en puissance, par réaction, de modèles concurrents, mais surtout à l’avènement de nouvelles solidarités à caractère communautaire, religieux, ou politique.

Ce n’est ni par un multilatéralisme élitiste, ni par un multilatéralisme communautariste que nous atteindrons à l’universalisme.

Mesdames et Messieurs,

La communauté francophone dispose de tous les atouts pour peser sur l’avènement de cette nouvelle gouvernance mondiale.

Et tout d’abord de la solidarité qui nous lie. Car il n’y aura pas de gouvernance mondiale possible, si les Etats ne ressentent pas un intérêt mutuel à agir tous ensemble, sans exclusive, tant il est vrai comme l’affirmait Victor Hugo que « le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. »

Par ailleurs, de par notre diversité, mais aussi nos disparités, nous constituons un espace emblématique de ce que peut être le dépassement des divergences à travers le dialogue et la concertation.

En outre, nous n’avons pas attendu la mondialisation pour asseoir notre réflexion et notre coopération sur un media, un réseau transnational de parlementaires, d’universitaires, de maires, d’organisations non gouvernementales. Et je voudrais, à cet égard, saisir cette occasion pour rappeler que nous fêterons, ici même, en septembre prochain, lors d’un grand colloque, le 50e anniversaire de la création de l’Agence universitaire de la Francophonie.

Nous avons, enfin et surtout, la langue pour le dire et l’écrire, à condition, bien sûr, de ne pas être, comme le disait La Boétie, « les artisans de notre servitude volontaire », servitude à la langue dominante, servitude à une modernité présumée qui s’exprimerait dans une langue unique.

Nous devons nous convaincre, nous francophones, si nous entendons convaincre les autres, que parler français, aujourd’hui, c’est bien autre chose que parler en français. C’est, par-delà le partage de valeurs, de savoirs, d’informations, de savoir-faire, de patrimoines, la volonté de faire prévaloir une vision humaniste, et de faire front uni pour qu’elle trouve à se concrétiser dans l’avenir qu’il nous faut réinventer.

Telles sont, Mesdames, Messieurs, les réflexions que j’avais à cœur de partager avec vous. Et je me livre, maintenant avec plaisir aux questions que vous voudrez bien me poser.

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