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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 2 avril 2012

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 2 avril 2012

Discours prononcé lors de l’ Hommage au Bienheureux Pape Jean-Paul II à la Basilique Sainte Clotilde

Je suis très ému de la demande que vous m’avez faite de m’exprimer aujourd’hui, en ce Lundi qui marque le début de la Semaine Sainte mais aussi le jour de la disparition de celui à qui nous rendons hommage, le Bienheureux Pape Jean-Paul II.

Car si c’est l’époux de votre paroissienne Elisabeth que vous avez invité aujourd’hui avec vous, c’est aussi, bien entendu, l’ancien chef d’Etat qui eut le privilège d’accueillir le Pape, à Dakar, sa capitale, en 1992 et, tout autant, le croyant d’une autre foi. Et c’est de cela, je crois, qu’il me revient de parler.

Pape du 16 octobre 1978 au 2 avril 2005, Jean-Paul II fut, en effet, un des chefs d’Etat les plus importants de la fin du XXème siècle et du début du troisième millénaire après Jésus-Christ. Chef de l’Eglise dans une période qui a vu le monde se transformer de fond en comble, politiquement, économiquement et culturellement, il a connu les anciens affrontements, a vécu l’espoir d’une humanité réconciliée et eu la douleur de voir surgir de nouveaux antagonismes. Victime lui-même dans sa chair, en 1981, de la violence qui naît de l’intolérance et de l’incompréhension, il a eu la joie de voir disparaître le mur qui avait emprisonné sa jeunesse, mais aussi l’angoisse de sentir se recreuser des abimes aux origines très anciennes.

Dès avant son élection, il était convaincu que le système qui pesait sur son pays, sur toute l’Europe orientale et sur une bonne partie du monde en développement, ne pouvait durer : quelles que soient les bonnes intentions affichées, ce système reposait sur la contrainte et le déni de la liberté de chaque homme.

Dès son élection, Jean-Paul II a défendu et soutenu l’affirmation de cette liberté, celle qui s’exprime par la responsabilité, le respect d’autrui et la recherche d’une loi juste.

Il pouvait souscrire à cette affirmation des révolutionnaires français, un des fondements des Droits de l’Homme : « l’obéissance à la loi qu’on se prescrit est liberté ». Bien entendu, pour lui, c’était la loi inspirée par Dieu, non celle des juristes, pour sincères et clairvoyants qu’ils fussent.

Si, en tant que chef d’Etat, je devais résumer sa démarche comme chef de l’Eglise, je crois que je ne pourrais trouver meilleure formule que « le courage, la foi et l’espérance ».

Le Pape Jean-Paul II fut l’homme de tous les courages. Le plus apparent et le plus simple : le courage physique, d’abord, devant la tâche écrasante qui lui était confiée et les multiples voyages qu’elle impliquait, ensuite, devant les violences qui lui furent faites, enfin devant la maladie, l’inéluctable vieillissement et la mort. Le plus secret et le plus difficile : le courage intellectuel, moral et politique, face à ceux qui le poussaient à des atermoiements et des aménagements avec une société, une civilisation et des interlocuteurs soucieux du court terme, de la facilité, du détour et du divertissement.

Il nous l’a dit à maintes reprises : « N’ayez pas peur ». Et il a enfermé, dans cette simple injonction, une richesse immense. Car ce à quoi il nous a appelés, c’est de ne pas avoir peur de nous-mêmes et de nos faiblesses, de ne pas avoir peur de l’Autre et de ses différences, de ne pas avoir peur de l’exigence de Dieu à notre égard, que cette exigence s’appelle amour pour le chrétien ou obéissance pour d’autres croyants.

Pourquoi avoir dit cela plutôt qu’« Ayez confiance » - ce qu’il a dû dire également en certaines occasions ? Sans doute parce que, du cœur même de la force et de la foi qui l’animaient, il mesurait à quel point nous restons faibles et prêts à tous les renoncements. La liberté de l’Homme, ce peut être aussi de s’abandonner au mal et à la lâcheté, de refuser amour et obéissance, par conformisme ou par paresse – et c’est de cela qu’il nous a avertis inlassablement.

C’est pour cela, sans doute, qu’il fut si attentif à la jeunesse, en suscitant les Journées Mondiales de la Jeunesse lors de l’Année sainte 1983-1984 et en les faisant évoluer lors des Journées de Paris en 1997. Ouvrier, prêtre, aumônier, il savait de quel enthousiasme, de quelle énergie la jeunesse est capable et, par conséquent, combien il est facile de l’égarer en invoquant la liberté et la fraternité hors de tout repère, mais il avait surtout résolument placé dans la jeunesse cette vertu, tout à la fois chrétienne et humaine, qu’est l’espérance. S’adressant aux jeunes, il leur dira : « Vous êtes ma joie, ma couronne et surtout vous êtes mon espérance. »

Jean Paul II fut aussi celui qui a voulu réunir les croyants, d’abord ceux des différents courants de la chrétienté, ensuite ceux des autres religions : l’aspiration vers Dieu que celles-ci partagent était, pour lui, tout aussi importante que la variété des formes historiques qu’a prise cette aspiration. Et la Révélation, qui est au cœur du christianisme (comme du judaïsme et de l’islam) et qui était vitale pour lui, ne l’a jamais conduit à lancer l’anathème sur tous ceux qui, d’un cœur sincère et dans le respect et l’amour du prochain, suivaient d’autres chemins.

Jean-Paul II fut enfin et surtout, - et cela me touche au plus profond de ma foi et de mon cœur -, celui qui, toute sa vie, se dévoua complètement à la Vierge Marie jusqu’à prendre pour devise « Totus Tuus », - « Tout à toi, Marie. ».

Je pense à Carol, l’enfant arraché à sa mère avant même l’âge de sa première communion qui va trouver dans la Très Sainte Vierge la protection et l’amour de la plus merveilleuse des mères. Le Christ n’avait-il pas dit à Saint-Jean, le disciple qu’il préférait : « Fils, voilà ta mère. » ?

Je pense au prêtre, à l’Archevêque, au Pape qui aimait prier le chapelet et l’offrir à ses visiteurs, au pèlerin qui alla se recueillir dans les sanctuaires mariaux du monde entier, à l’homme qui fut convaincu de l’intervention de la Vierge de Fatima pour lui conserver la vie le 13 mai 1981, au serviteur de l’Humanité qui, dans l’Acte de confiance du Jubilé de l’An 2000, voulut confier à Marie, Mère et Modèle, « notre marche dans le nouveau millénaire ».

Me remémorant, aujourd’hui, tout ce que cet homme d’exception, qui irradiait l’amour et le recueillement, la simplicité et l’abandon, a incarné et incarne pour nous, je revois tout particulièrement cette rencontre à Dakar entre lui et le peuple sénégalais, cet enthousiasme d’une population unie à lui, à son message de paix, d’amour, de foi et d’espérance, sans distinction de religion, ni de croyance, cette messe enfin qui nous a tous rassemblés autour de lui dans une ferveur transcendant nos différences habituelles.

C’est le lieu de rappeler la déférente admiration et l’amitié infiniment respectueuse que mon épouse Elisabeth et moi avons toujours eues pour lui.

Je revois nos entretiens, ce rayonnement qui émanait de lui spontanément. Je revois son regard, et permettez-moi, pour le qualifier, d’emprunter à l’un de ses poèmes les mots qu’il écrivait pour évoquer le regard du poète, un regard « ouvert, émerveillé, intense, capable de toucher le fonds et de mouvoir l’âme de manière inépuisable. »

Et, aujourd’hui, fort de l’exemple et des enseignements qu’il nous a légués dans un univers plus tourmenté et confus que jamais, je pense que nous devons nous arrimer encore plus fortement à ce qu’il nous a enseigné : le courage, la foi et l’espérance.

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