Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 05 juin 2009

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 05 juin 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie au Dîner officiel de l’Assemblée générale de la Communauté des télévisions publiques francophones (CTPF).

C’est la première fois que j’ai l’honneur et le plaisir d’être à vos côtés, et je savoure ce moment à sa juste valeur. J’ai envie de vous dire spontanément, que voir les représentants d’aussi éminentes chaînes publiques francophones réunis, pour avancer main dans la main, est déjà en soi un symbole formidable qui témoigne de la vitalité de la langue française que nous avons en partage. Mais je sais trop le rôle déterminant des médias dans l’évolution présente et à venir de la société mondiale pour me satisfaire du seul plaisir de partager ces instants avec vous. Alors vous me permettrez de bousculer le règlement sur le temps de parole dans les médias publics, pour faire ouvertement campagne, devant vous, pour la Francophonie.

Si la mission de la Francophonie consistait seulement à œuvrer en faveur du rayonnement de la langue française, je ne serais pas devant vous ce soir. Car après tout, nous serions fondés à dire que tout un chacun, à la manière de Monsieur Jourdain, fait de la Francophonie sans le savoir, dès lors qu’il s’exprime, qu’il crée, qu’il produit, qu’il distribue, qu’il diffuse en français. Et quel besoin, dans ces conditions, d’une organisation internationale et d’un Secrétaire général ?

Je pourrais vous dire que la Francophonie, c’est aussi le déploiement d’une action politique et diplomatique intense au service de la démocratie, des droits de l’Homme et de la paix, que c’est aussi des programmes ambitieux en matière d’éducation, d’enseignement supérieur et de recherche, ou de développement durable, que c’est aussi une réelle magistrature d’influence sur la scène internationale grâce à la force de proposition et de décision que constituent nos 70 Etats et gouvernements. Mais laissons cela pour une grande émission spéciale que vous ne manquerez pas, tout au moins je l’espère, de consacrer un jour à la Francophonie ! Car si je veux bien prendre à notre compte la nécessité de mieux communiquer, je dois dire, aussi, qu’il est toujours plus facile de se faire connaître quand on a accès aux grands médias.

Je veux vous dire, surtout, ce soir, qu’en servant la promotion de la langue française, la Francophonie mène un combat politique de la plus haute importance. Un combat qui concerne toutes les langues et toutes les cultures, et qui nous a conduits du reste à nouer des alliances avec les hispanophones, les lusophones, l’Union latine, les arabophones, et même le Commonwealth.

Nous ne revendiquons pas une quelconque exception culturelle, pas plus que nous ne prétendons substituer un impérialisme culturel à un autre. Nous revendiquons le droit à la diversité culturelle pour tous.

Vous êtes mieux placés que quiconque pour savoir que, ce qui se joue, actuellement, ce n’est plus tant la conquête des territoires que celle des esprits. Parce qu’une langue n’est pas seulement un outil de communication ou d’intercompréhension, elle est aussi porteuse de valeurs, de concepts, de systèmes d’organisation sociale et politique, en d’autres termes d’une vision spécifique du monde. Et il nous semble, dans ces conditions, qu’aucune langue, qu’aucune culture, fût-elle relayée par une puissance économique, militaire, technologique incontestée, n’est en mesure d’assumer seule cette réalité, pas plus qu’elle n’est en droit d’imposer sa vision aux autres.

Ce qui est en jeu, donc, à travers le droit à l’expression pour toutes les langues et toutes les cultures, c’est non seulement la sauvegarde et la vitalité d’un patrimoine irremplaçable, mais c’est aussi - et c‘est là que nous rejoignons la politique - un gage de démocratie dans les relations internationales.

Devoir renoncer à parler sa langue, c’est déjà faire allégeance avant même d’avoir commencé à négocier.

Devoir renoncer à être bien informé dans les enceintes internationales, parce que les documents ne sont disponibles que dans une seule langue, c’est prendre acte, d’une autre manière, que les plus puissants n’ont que faire de ce que le pays que l’on représente ne soit pas en mesure de pleinement participer.

Et ne nous y trompons pas, cette arrogance linguistique, singulièrement au détriment des pays du sud, n’est pas faite pour favoriser le dialogue interculturel que l’on prône dans le même temps.

La diversité culturelle et le dialogue des civilisations cesseront d’être un slogan, lorsqu’on aura enfin compris que nous n’avons d’autre choix que de vivre ensemble, de résoudre, ensemble, des problèmes qui transcendent les frontières de l’Etat-nation et de décider, ensemble, de notre avenir commun.

Je suis convaincu que nous sommes là au cœur de la philosophie et du mandat des télévisions de service public. Divertir, informer, mais aussi éclairer le téléspectateur, non plus seulement considéré comme un consommateur, mais comme un citoyen de son pays, de sa région, et du monde.

Lui donner à voir ce qu’il veut voir, certes, mais aussi ce qu’il doit voir, lui donner à comprendre l’acuité des grands enjeux internationaux, lui donner à voir la diversité culturelle du monde, lui permettre d’ouvrir de nouvelles fenêtres sur la réalité de l’Autre au moment où tant de préjugés, tant d’idées reçues, tant d’outrances viennent nourrir l’incompréhension et attiser les tensions entre les êtres, tant au plan local, national qu’international.

Je reviens de Kairouan où la Francophonie avait organisé, en collaboration avec l’Organisation islamique pour l’éducation, les sciences et la culture et le Gouvernement tunisien, une Conférence sur le dialogue des civilisations et la diversité culturelle, et je veux vous dire que l’apport décisif des médias en la matière a été souligné par la plupart des hautes personnalités politiques et des experts présents, et mentionné dans la Déclaration et les recommandations finales.

La télévision de service public, est incontestablement le vecteur et le lieu idéal pour promouvoir le respect de la diversité culturelle, tout en favorisant, dans le même temps, la création.

Elle constitue par là-même le plus solide contrepoids aux approches essentiellement économiques et commerciales qui favorisent l’uniformisation, la standardisation, l’aplatissement culturel.

Je sais que votre Communauté a pris, pour le plus grand bénéfice du téléspectateur citoyen, toute la mesure des opportunités d’échanges et de partage que nous offre la pratique d’une langue commune. Je sais aussi vos liens avec le Conseil international des radios-télévisions d’expression française. Je sais la part que vous prenez dans l’alimentation des grilles de TV5Monde et de TV5 Québec-Canada, je sais la part que certains d’entre vous prennent, en tant qu’actionnaires, dans la stratégie et le positionnement de cet opérateur dont la Francophonie est si fière, parce qu’il a su incarner de façon originale cette diversité culturelle que nous prônons, tout en se hissant au rang des plus grands diffuseurs mondiaux.

Mais je voudrais vous convaincre, ce soir, de repousser encore les frontières, d’ouvrir plus largement la lucarne de vos écrans, d’élargir vos alliances dans cet espace francophone qui touche aux confins des cinq continents.

Je voudrais vous convaincre qu’il y a dans les pays francophones du Sud, une création de grande qualité, originale, innovante, qu’il y a de grands talents, de plus en plus reconnus sur la scène internationale. Il serait dommage que les francophones du Nord soient les derniers à s’en apercevoir.

Je voudrais vous convaincre de la nécessité et de l’utilité, si j’ose dire, d’une télévision haute en couleurs ! Et vous proposer d’ores et déjà un premier rendez-vous, à l’occasion des 6es Jeux de la Francophonie qui réuniront, en septembre prochain, à Beyrouth, plus de 3 000 jeunes artistes et sportifs venus d’une cinquantaine de pays de la Francophonie. Soyez sûrs que TV5Monde facilitera l’accès, pour tous vos télédiffuseurs, aux images de ce grand événement placé sous le signe de la diversité, du talent et de la solidarité.

Mesdames et Messieurs,

Une nouvelle société se dessine sous nos yeux, une société de l’information, mais aussi une société pour l’Homme, où diversité et mondialisation devront se conjuguer harmonieusement, démocratiquement, pacifiquement. Il vous revient de contribuer à asseoir les bases de cette société nouvelle, tout comme il nous revient d’y contribuer. Et c’est cet ambitieux projet que je voulais partager avec vous ce soir.

Je vous remercie.

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