Organisation internationale de la Francophonie
Conférence de M. Abdou Diouf - Paris, le 18 février 2010

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Conférence de M. Abdou Diouf - Paris, le 18 février 2010

Conférence du Secrétaire général de la Francophonie à l’Ecole polytechnique dans le cadre de la semaine des langues et des cultures du monde

Par-delà le plaisir d’être parmi vous aujourd’hui, je voudrais vous dire, aussi, l’honneur que je ressens à pouvoir m’exprimer dans l’enceinte de l’Ecole polytechnique, institution prestigieuse dont la renommée a franchi les frontières, institution qui a su allier excellence de l’enseignement et de la recherche scientifiques et humanisme, institution qui a su perpétuer des traditions tout en s’emparant des défis du XXIe siècle, institution, enfin, résolument tournée vers l’international.

Ce sont là autant de qualités, de valeurs, de postures auxquelles je suis particulièrement sensible, tant à titre personnel qu’en qualité de Secrétaire général de la Francophonie, parce que c’est à vous, jeunes générations, qu’il reviendra de régler la marche du monde de demain, un monde globalisé en proie à des bouleversements et à des défis inédits, un monde en quête de certitudes et de normes nouvelles, un monde, qui en dernier ressort, sera ce qu’on en fera, ce que vous en ferez, à l’aune des valeurs, que l’on voudra ou pas, lui insuffler.

Si j’ai choisi, dans ce contexte, de partager avec vous un certain nombre de réflexions et de convictions sur la diversité culturelle, c’est parce que j’y vois un enjeu politique majeur - je dis bien politique – pour le présent et pour l’avenir.

La diversité culturelle, à l’instar de la biodiversité, est d’abord une donnée de la nature, aujourd’hui menacée. Les mesures destinées à endiguer ce mouvement – je veux dire cette menace - peinent, certes, à se mettre en place. Mais les opinions publiques sont désormais sensibilisées, et il s’est opéré une réelle prise de conscience au niveau de la communauté internationale.

A cet égard, la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles a constitué un pas décisif, même si sa mise en œuvre ne va pas de soi.

Mais par-delà cet enjeu patrimonial, nous avons l’impérieux devoir de prendre la pleine mesure de la dimension éminemment politique que revêt aujourd’hui la culture pour en tirer au plus vite toutes les conséquences.

Et prendre acte, tout d’abord, du fait que la culture ne saurait être réduite à ses œuvres. Elle trouve à s’incarner dans un ensemble de traditions, de normes, de comportements, de croyances, de représentations qui conditionnent aussi bien l’économique, le politique que le social. Elle est par-là même un système en perpétuelle évolution, qui préside, non seulement, aux relations au sein d’une société, mais également à l’interaction entre les sociétés.

Prendre acte, ensuite, du fait que la culture tend à s’imposer, depuis quelques années, comme un substitut à toute une série de carences ou de défaillances du système international que nous n’avons pas su combler ou pallier.

Suite à l’effondrement des grandes idéologies, la culture est devenue en quelque sorte, le critère d’une nouvelle forme d’alignement. Qu’il s’agisse de guerre sainte ou de guerre préventive, on s’affronte désormais au nom d’un nouvel ordre culturel, religieux ou moral.

Suite à l’effacement de la menace d’une guerre virtuelle entre toutes les nations, les revendications identitaires sont devenues l’élément déclencheur, à l’intérieur même des nations, de dizaines de conflits meurtriers allant jusqu’à la purification ethnique ou au génocide.

Suite à la disparition de la bipolarité, l’appartenance culturelle est devenue l’élément structurant d’une réalité géopolitique encore en gestation, et dessine des lignes de faille de plus en plus profondes, singulièrement entre l’Islam et l’Occident.

On comprend mieux, dans ce contexte de dévoiement ou d’instrumentalisation de la culture, que la fin d’un monde puisse, dans l’esprit de certains, devenir synonyme de la fin du monde condamné au choc des civilisations.

Qui plus est, le processus de mondialisation, le développement des technologies de la communication et de l’information ont favorisé l’avènement de la culture comme attribut de puissance, au même titre que la puissance économique, technologique ou militaire. Et cette stratégie de puissance, la diffusion d’une « hyperculture » standardisée par des entreprises globales, suscite, en réaction, des attitudes de repli, d’enfermement identitaire qui peuvent laisser craindre une balkanisation meurtrière des cultures.

C’est dire que le constat dressé par Claude Lévi-Strauss, il y a plus de 50 ans, lorsqu’il affirmait que « l’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification » sonne, aujourd’hui, comme une mise en garde.

En effet, le défi n’est plus tant de rêver l’unité ou de dénoncer l’uniformité du monde que de penser et d’organiser sa diversité à travers le dialogue.

Cela n’ira pas de soi. L’histoire des siècles passés, comme les réalités contemporaines, nous montrent que le contact entre des cultures différentes, si naturel, si nécessaire soit-il sous peine de sclérose, peut être source de heurts et d’affrontements violents.

Cette rencontre ne peut donc être laissée à l’improvisation. Elle doit être le fruit d’une politique volontariste et humaniste. Car en la matière, « ce n’est pas d’un tête-à-tête, ni d’un corps à corps, c’est d’un cœur à cœur dont nous avons besoin », comme le pressentait déjà Teilhard de Chardin.

Il n’y aura pas de dialogue interculturel possible, de gestion pacifique du pluralisme culturel, tant que le principe de l’égale dignité de toutes les cultures ne sera pas réalisé dans les faits.

Réaliser l’égale dignité des cultures, c’est en finir avec l’ethnocentrisme qui nous conduit à voir dans l’autre, dans l’étranger, un barbare ou un impie, qui nous conduit à appréhender sa culture à travers le prisme de préjugés réducteurs, ou xénophobes.

Soyons donc enfin convaincus, comme le souligne Amin Maalouf, que « c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et que c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »

Réaliser l’égale dignité des cultures, c’est en finir avec l’idée que nous n’aurions d’autre choix que d’occidentaliser la mondialisation ou d’islamiser la modernité, car ce serait mettre en péril l’universalité des droits et des principes, singulièrement en matière de droits de l’homme et de démocratie.

Nous ne devons pas tolérer que certains appliquent un droit que d’autres bafoueraient au nom de spécificités culturelles, religieuses, nationales, au nom d’un relativisme aussi spécieux que dangereux.

Nous ne devons pas tolérer, non plus, que l’universalité de principes soit l’occasion, pour certains, d’imposer à d’autres, de manière péremptoire, des méthodes et des modes d’expression venus d’ailleurs.

Si nous ne voulons pas que l’universalité soit révoquée au nom de la diversité, il faut que soient prises en compte la diversité des réalités historiques et socioculturelles, tant en ce qui concerne la formulation de ces principes, qu’en matière de sensibilisation, d’éducation, d’appropriation. Et il en va de même en matière d’économie et de développement.

Réaliser l’égale dignité des cultures, c’est en finir avec une réalité scandaleuse qui, malgré les déclarations, les promesses, maintient des centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants dans des conditions de vie, de survie qui sont une atteinte quotidienne à la dignité humaine et le plus grave des manquements à notre devoir d’humanité.

Réaliser l’égale dignité des cultures, c’est en finir avec la main mise sans partage, de certains Etats ou groupes d’Etats sur l’élaboration et l’adoption des normes qui, pourtant, engagent l’avenir de toute la planète.

« La démocratie, disait Albert Camus, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ».

J’ajouterai : la démocratie internationale, ce n’est pas la loi des plus puissants, mais la protection des plus démunis.

Tant que ces préalables ne seront pas réalisés, il n’y aura pas de dialogue interculturel apaisé et de coopération fructueuse possible.

Et pourtant, nous ne sommes plus en position de dire si nous voulons œuvrer en faveur de ce dialogue ou pas, car le caractère désormais transnational des défis que nous devons relever, des réponses et des solutions que nous devons trouver ne nous laisse d’autre choix que d’agir, ensemble, de gérer, ensemble, les biens communs de l’humanité, de dessiner, ensemble, l’architecture du monde que nous lèguerons aux générations à venir.

Et la Francophonie démontre, chaque jour, que 70 Etats et gouvernements parmi les plus industrialisés et les moins avancés de la planète peuvent dialoguer, se concerter, s’entendre, partager les mêmes valeurs et coopérer par-delà leurs différences politiques, culturelles, confessionnelles.

Le meilleur comme le pire est donc encore possible. Tout dépendra du sursaut de conscience, de la volonté, de la révolution mentale que nous accepterons, que vous accepterez, vous, jeunes générations, d’opérer.

C’est pourquoi, je voudrais, en terminant, vous offrir cette devise de Térence afin qu’elle éclaire vos choix et vos décisions dans les hautes responsabilités que vous exercerez.

« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. »

Je vous remercie.

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