Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 24 janvier 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 24 janvier 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors du Colloque international de l’Alliance française sur le thème « Transmettre »

Je voudrais, avant toute chose, Monsieur le Président, cher Jean-Pierre de LAUNOIT vous remercier de m’avoir invité une nouvelle fois à participer à ce rendez-vous revigorant pour l’esprit, stimulant pour l’avenir. Je voudrais, également, rendre hommage à l’action remarquable et déterminante que vous-même et le Secrétaire général Jean-Claude JACQ, menez au service de la grande famille des Alliances françaises dans le monde.

Au plaisir de ces retrouvailles, avec vous toutes et vous tous, qui êtes venus des cinq continents, se mêle, aujourd’hui, aussi, la joie de partager ce moment d’amitié avec le Ministre de la Culture, mon ami Frédéric Mitterrand, dont nous connaissons tous, ici, l’engagement talentueux et passionné au service de la langue, de la culture et de la création françaises. Merci donc, une fois encore, en mon nom personnel et au nom de toute la Francophonie, de votre invitation.

Mesdames et Messieurs,

J’ai envie de vous dire que si les alliances françaises n’existaient pas, nous aurions, aujourd’hui, plus que par le passé, l’impérieuse nécessité de les inventer.

Depuis plus de 125 ans, votre réseau n’a cessé d’essaimer. Vous êtes désormais présents sur tous les continents. Et puisque nous sommes encore au moment où il est d’usage de former des vœux, je souhaite ardemment que ce réseau, unique au monde, aille toujours croissant et se multipliant.

Car être et avoir été ne suffit pas, malheureusement, à garantir que nous serons. Et s’il est une première réflexion que m’inspire le thème de votre colloque, c’est bien l’idée que « transmettre » suppose, avant toute chose, une volonté : volonté individuelle, volonté collective, volonté politique.

Les motivations qui ont présidé, voilà plus d’un siècle, à la création de votre réseau, ont changé. Le contexte historique et géopolitique dans lequel il s’est développé a été, lui aussi, bouleversé.

L’heure n’est plus à la conquête des territoires, mais à la conquête des esprits.

L’heure n’est plus même - j’en suis convaincu - à cette uniformisation linguistique que nous redoutions et que nous dénoncions, mais à une diversité de plus en plus revendiquée, préservée, et que nous devons, désormais, organiser.

Certes le recours à une langue unique reste une tendance forte dans les organisations internationales, les publications techniques et scientifiques, le monde de l’économie, de la finance ou de l’entreprise. Mais nous voyons, dans le même temps, nombre de pays investir à l’échelle planétaire dans l’enseignement de leur langue. Et nous devons tous nous en réjouir.

Ayons donc l’ambition, aujourd’hui plus qu’hier encore, de prendre notre part dans cette multipolarité linguistique, encore en gestation.

Car, enfin, il serait paradoxal que le français, seule langue, avec l’anglais, parlée et enseignée sur tous les continents, grâce à vous, grâce à la Fédération internationale des professeurs de français, grâce à tant d’autres amoureux de la langue française, ne figure pas au rang des grandes langues de communication internationale de demain.

Cela étant, l’enjeu ne se pose pas seulement en termes de communication. Car, vous le savez mieux que quiconque, la langue est à la fois objet et outil de transmission, ce que Rousseau formulait en ces termes :

« Les pensées prennent la teinte des idiomes. L’esprit en chaque langue a sa forme particulière. »

A travers une langue se transmettent des imaginaires, des modes de vie, des droits fondamentaux de l’être humain, des valeurs, des traditions, des croyances, en d’autres termes une culture, qui devient par là même vecteur d’identité au sein des sociétés et d’inter culturalité entre les sociétés.

L’histoire de la Francophonie, son évolution, depuis quarante ans, en est une parfaite illustration. Si notre communauté ne devait être fondée que sur le partage d’une langue maternelle ou officielle, le nombre de nos Etats et gouvernements membres serait resté ce qu’il était en 1970.

Or si 54 pays nous ont rejoints, depuis lors, pays dans lesquels le français a le statut de première, voire de seconde langue étrangère, c’est précisément au nom des valeurs et de la vision du monde revendiquées par notre communauté. Valeurs de solidarité et d’équité, de promotion de la diversité culturelle, du développement, mais aussi de la démocratie, des droits et des libertés au service de la paix. A charge, bien sûr, pour ces pays, de favoriser l’enseignement et l’usage de la langue française, qui reste notre ciment.

Alors si je suis ici parmi vous, aujourd’hui, c’est d’abord pour vous féliciter, vous encourager et vous dire combien votre mission est essentielle, combien elle est déterminante pour l’avenir, cet avenir que nous avons tant de peine à maîtriser et à dessiner.

Ce discours, je pourrais le tenir devant des professeurs d’espagnol, d’allemand, de mandarin, ou d’anglais, tant je suis convaincu, tant la Francophonie est convaincue qu’il ne saurait y avoir de gouvernance mondiale démocratique, solidaire et pacifique, sans une prise en compte la plus large possible de la diversité des cultures. Et tel est bien le message délivré par les chefs d’Etat et de gouvernement lors du dernier Sommet, à Montreux.

N’espérons pas construire un monde juste, prospère et apaisé, si les normes, les régulations et les solutions transnationales que nous devons mettre en place ne sont pas le résultat d’un dialogue, d’un consensus, d’une synthèse féconde entre des approches, des perceptions et des intérêts différents, entre particularisme et universalisme.

Personne n’est en droit d’affirmer que son système est le meilleur au point de vouloir l’imposer à tous les autres.

A nous de faire en sorte que la diversité ne soit pas vécue comme un obstacle, mais comme un avantage, qu’elle ne soit pas considérée comme une source de conflits, mais comme une source de dépassement et d’enrichissement mutuel.

N’est-ce pas ce que vous faites déjà en proposant d’aller à la rencontre de la langue et de la culture de l’Autre, de l’Étranger ?

Mais ce rôle essentiel qui est le vôtre, qui est celui de la Francophonie, dans l’avènement d’une nouvelle gouvernance culturelle seule à même de garantir une gouvernance politique et économique mondiales dans laquelle tous se reconnaîtront, nous confère, aussi, une responsabilité : celle d’être vigilants, inventifs, réactifs.

Certes, comme nous le démontre le rapport publié par la Francophonie, en 2010, sur « La langue française dans le monde », le français se porte bien avec ses 220 millions de locuteurs, ses 116 millions d’apprenants, une demande qui dépasse l’offre de formation, et la perspective de voir plus que tripler son nombre de locuteurs d’ici à 2050, grâce à l’évolution démographique de l’Afrique.

Cela étant, « Ce qui n’est pas fixé n’est rien. Ce qui est fixé est mort », disait Paul Valéry.

Et cela nous renvoie, à nous, Francophonie, dans notre rôle de prescripteurs, comme à vous, dans votre rôle de passeurs, à cette question essentielle : quelle langue, quelles cultures voulons-nous, devons-nous transmettre aujourd’hui pour demain ?

La vitalité d’une langue ne dépend pas de ses seuls charmes. Elle est aussi déterminée par l’utilité qu’on en a, par sa capacité à évoluer avec le monde, à exprimer la réalité de la société contemporaine dans toutes ses dimensions.

Finissons-en avec ces mauvais procès sur les qualités intrinsèques de telle ou telle langue qui la prédisposeraient, aux détriments d’autres langues, à exprimer la pensée, le droit, l’innovation, ou la création artistique.

Il y aura toujours de bonnes fausses raisons à nous opposer pour nous démontrer qu’un chercheur n’a d’autre choix, s’il veut être lu, que d’écrire ses communications scientifiques en anglais, qu’un diplomate n’a d’autre choix, s’il veut être pris au sérieux, que de s’exprimer en anglais dans les organisations internationales, qu’un homme d’affaires n’a d’autre choix, s’il veut signer un contrat, que de négocier en anglais. Je pourrais multiplier les exemples.

L’Organisation internationale de la Francophonie, l’Agence universitaire de la Francophonie, TV5 Monde, l’Association internationale des Maires francophones, l’Université Senghor d’Alexandrie, l’Assemblée parlementaire de la Francophonie agissent, au quotidien, sur le terrain, avec la conviction que la langue française, je le répète à l’instar d’autres langues, est en mesure d’investir tous les champs de la création et de l’activité humaine. Et c’est dans cet esprit que nous organiserons au printemps 2012, à Québec, le premier Forum mondial sur la langue française.

Car cela ne va pas de soi, cela relève, avant tout, de la volonté, mais aussi de la confiance que les décideurs, les élites, les citoyens ont dans leur langue et plus largement dans l’avenir de la diversité linguistique et culturelle.

Mesdames, Messieurs,

Au nom de cet avenir que je souhaite que nous construisions ensemble, bien loin de « l’hiver de l’esprit » que redoutait l’Empereur Hadrien sous la plume de Marguerite Yourcenar, permettez-moi, en terminant, de former un dernier vœu :

Que figure fièrement dans vos cœurs, et qui sait peut-être aussi au fronton de toutes les Alliances françaises, cette invite de René Char :

« Hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance ».

Je vous remercie.

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