Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 15 juin 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 15 juin 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général à l’occasion de la célébration du 60e anniversaire de la Résidence Lucien Paye.

« Le temps passe. Et chaque fois qu’il y a du temps qui passe, il y a quelque chose qui s’efface » prétend Jules Romains.

Le temps a bien passé, certes, puisque voilà cinquante-trois ans que j’ai franchi, pour la première fois le seuil de cette Résidence Lucien Paye, que l’on appelait alors la Maison de la France d’outre-mer.

Et pourtant, rien, dans ma mémoire, ne s’est effacé des deux années de bonheur intense que j’ai vécues en ces lieux.

J’ose même dire que ce sont là parmi les meilleurs moments de mon existence.

Pour la première fois coupé de ma famille, coupé de mon pays, j’ai trouvé ici, une nouvelle famille et un pays sans frontières.

Je n’ai pas oublié le personnel formidable, son accueil chaleureux.

Je n’ai pas oublié la sagesse du Directeur, Monsieur Gaston, qui écoutait avec une patience bienveillante les doléances que nous étions quelques-uns à porter au nom de tous.

Il me revenait, au sein de cette délégation, de défendre nos revendications tarifaires. Sans doute mes camarades estimaient-ils que la formation dispensée à l’Ecole nationale de la France d’outre-mer, me prédisposait, plus que d’autres, à argumenter et ratiociner.

Je n’ai pas oublié, non plus, l’excellente cuisine qui se faisait ici et qui contribuait de façon significative à la réputation de cette Maison, tant auprès des étudiants venus d’autres résidences que de l’extérieur de la Cité.

Plus sérieusement, je n’oublierai jamais le brassage intellectuel et culturel dont cette résidence fut le témoin, et surtout qu’elle suscita. Nous étions à la veille des indépendances, et les étudiants venus de toutes les régions de l’Afrique subsaharienne, se côtoyaient, ici, en toute fraternité. C’est dans cette pépinière féconde que se sont croisés et épanouis les cadres politiques, administratifs, les universitaires, les intellectuels, les artistes qui marcheront dans le sillon des grandes figures tutélaires qui, déjà, avaient pris le destin de l’Afrique en mains.

Mais ce fut également, pour moi, la chance extraordinaire d’aller à la rencontre d’autres cultures, d’autres régions, d’autres continents. Le Maghreb, l’Asie, l’Europe devenaient, par la magie des lieux, nos voisins immédiats. Nous étions Tous les concitoyens d’un monde sans frontières politiques et sans barrières culturelles.

Le concept de la diversité culturelle et du dialogue des cultures n’était pas encore inscrit à l’agenda international, ce qui ne nous empêchait pas de tirer la substantifique moelle de cette diversité, et de pratiquer, au quotidien, le dialogue sans avoir à l’annoncer.

A l’instar, de Monsieur Jourdain, nous faisions, sans le savoir, non pas de la prose, mais de la Francophonie avant l’heure ! A cet égard, la personnalité et la carrière de Lucien Paye, dont cette résidence porte fort à propos le nom, me semblent parfaitement emblématiques de ce qui était alors en gestation.

Cet amoureux de la langue française, normalien et agrégé de lettres, cet universitaire, Recteur de l’Université de Dakar, puis Ministre de l’Education nationale, ce diplomate que j’ai eu l’honneur et le bonheur de rencontrer à maintes reprises lorsqu’il était Ambassadeur au Sénégal et que j’étais Secrétaire général de la Présidence et Directeur de cabinet du Président Senghor, vous le savez mieux que quiconque, Cher Jean-Claude Paye, cet homme remarquable, ouvert, cultivé, élégant, pétri d’éthique et d’humanité, a incarné au plus haut point « cette solidarité de l’esprit » et « cet humanisme intégral » qui sont, pour Senghor, la définition même de la Francophonie.

Est-ce l’effet de la nostalgie ? Mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui nous sommes obligés d’en passer par des conventions et des déclarations pour démontrer tout ce que nous avons à gagner à préserver et promouvoir la diversité culturelle, tout ce que nous avons à gagner à dialoguer et coopérer entre peuples et nations de culture différente.

Et pourtant, nous avons plus que jamais besoin de nous comprendre et de nous entendre si nous voulons gérer notre destin commun, au mieux des intérêts de l’humanité.

C’était tout cela l’esprit de la Maison de la France d’Outre-mer, puis de la Résidence Lucien Paye. C’était tout cela l’esprit de la Cité internationale universitaire. Et je sais, Monsieur le Président, que cet esprit a résisté au temps.

Cela étant, est-ce l’effet de la nostalgie ? Mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui les étudiants africains, et plus largement les étudiants de l’espace francophone n’ont plus les mêmes facilités pour venir étudier en France. Je sais aussi, combien ils sont courtisés par d’autres universités, singulièrement aux Etats-Unis.

Les chiffres nous disent que l’avenir de la langue française se jouera sur le continent africain. Encore faut-il que cette jeunesse ait la volonté et surtout la possibilité de se former en français. La Francophonie s’y emploie, notamment à travers son Agence universitaire, mais une politique de mobilité ambitieuse est l’affaire de tous.

Je sais, Monsieur Le Recteur, Madame la Directrice, combien vous êtes sensibilisés à cet enjeu, mais vous me permettrez de saisir l’occasion de ma présence parmi vous pour formuler deux souhaits : tout d’abord, que la Cité internationale universitaire reste, pour tous les étudiants de l’espace francophone, ce lieu irremplaçable d’accueil, de rencontre et d’échanges.

Mon second souhait concerne directement cette Résidence Lucien Paye, si chère à mon cœur, Monsieur le Directeur. Vous célébrez en cette année 2011 votre soixantième anniversaire, moment privilégié pour porter un regard sur le passé et se projeter dans l’avenir. Le passé, ce sont ces milliers de jeunes Africains qui ont vécu, ici même, depuis 1951 des années décisives de leur vie. Puisse la résidence Lucien Paye préserver, pour le futur, cet héritage qui fait partie de son essence même. Puisse-t-elle rester fidèle à sa vocation originelle, en contribuant, désormais, à l’intégration du continent africain dans la mondialisation.

Bon anniversaire à vous toutes et à vous tous, et longue vie à la Résidence Lucien Paye.

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