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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 22 juin 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 22 juin 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général à l’occasion du Colloque « Georges Pompidou et l’influence de la France dans le monde ».

Nous commémorons cette année le centième anniversaire de la naissance de Georges Pompidou, un homme d’Etat clairvoyant qui fut le deuxième président de la Ve République. Depuis ce matin, et tout au long de cette journée du souvenir et de la fidélité, d’éminents spécialistes vous ont entretenu de son action à la lumière du rôle qui fut le sien dans l’influence politique, économique et culturelle de la France dans le monde.

Georges Pompidou, comme vous le savez, était l’un des deux plus proches amis de Léopold Sédar Senghor. Leur amitié naquit sur les bancs du Lycée Louis-le-Grand où naquit également celle qui lia le Sénégalais à celui que le Président Nicolas Sarkozy, le 6 avril dernier, a honoré, au nom de la France, par la pose d’une plaque symbolisant son entrée au Panthéon : j’ai nommé le grand poète martiniquais Aimé Césaire.

Mesdames, Messieurs, j’ai l’honneur et le grand plaisir de prendre part à votre colloque, il est vrai en ma qualité de Secrétaire général de la Francophonie, mais je sais qu’en me conviant à cette rencontre vous avez également voulu y recevoir le disciple et successeur de l’illustre homme d’Etat sénégalais, ce poète majeur qui nous a offert des trésors à travers d’heureuses combinaisons dont l’une a fait de lui, le chantre de la Négritude et le père de la Francophonie.

Et puisque vous me faites l’honneur de la parole qui conclut, je veux dire celle qui clôt cette rencontre des amis de Georges Pompidou, permettez que je le fasse principalement par l’évocation de la haute et attachante figure du grand intellectuel passionné de littérature et fin connaisseur de la poésie, celui-là qui, parce que tombé en politique par devoir pour la France, fut aussi, dans ses multiples compétences et responsabilités, un ardent défenseur de sa langue, cette belle langue française qu’ont en partage des peuples vivant aux quatre coins du monde, sous des latitudes diverses et dans des cultures différentes, une langue française dont Léopold Sédar Senghor fut orfèvre.

En vous parlant de langue française et de poésie, et pour avoir évoqué plus haut la figure d’Aimé Césaire, n’ai-je pas trouvé là, un moyen et une voie, une voie bien appropriée, pour entrer dans le cœur de votre colloque dont le sujet est : Georges Pompidou et l’influence de la France dans le monde.

En le faisant sous ce registre et par cette entrée, je resterai fidèle à l’esprit de ce moment premier, ce moment fondateur qui, au tout début des années 30, dans ce haut lieu de savoir qu’est le Lycée Louis-le-Grand, pépinière du génie français, scella une solide et profonde amitié entre deux brillants élèves que le destin mènera aux plus hautes charges dans leur pays respectif. C’est d’ailleurs ce destin qu’évoquait Georges Pompidou, au lendemain de son élection à la présidence de la République, dans une émouvante lettre en date du 16 juin 1969, adressée à son ami Léopold Senghor : J’évoque avec nostalgie le Lycée Louis le Grand… Nous voici tous deux chefs d’Etat. Quelle aventure !

De l’aveu de Léopold Sédar Senghor, l’influence de Georges Pompidou sur lui a été prépondérante. C’est son condisciple et ami qui lui a fait aimer Barrès, Proust, Gide, Baudelaire et Rimbaud. C’est son voisin de table en classe et de lit à l’internat qui lui a donné le goût du théâtre, des musées et celui de Paris, la ville lumière qui l’adopta et qu’il aima jusqu’à son dernier souffle. Et Senghor de dire : Je me rappelle nos longues promenades sous la pluie tiède ou dans le brouillard gris bleu. Je me rappelle le soleil dans les rues, au printemps et en automne la douce lumière d’or sur la patine des pierres et des visages.

Mesdames et Messieurs, A l’hommage que vous rendez aujourd’hui à la mémoire de Pompidou, vous avez eu l’extrême obligeance d’associer le disciple, aujourd’hui encore, continuateur de la vision et de l’action de Léopold Sédar Senghor en faveur de la défense de la langue française ; un combat qui fut aussi celui de Georges Pompidou, et cela on ne l’a pas toujours dit ni suffisamment souligné.

Ardent et talentueux défenseur de la langue française, Georges Pompidou l’a été jusqu’au bout. Pouvait-il d’ailleurs en être autrement quand on sait que le deuxième Président de la Ve République, enfant de la montante rue Saint-Jacques, fut nourri à la belle et féconde mamelle de la lumineuse Ecole de la rue d’Ulm, ce haut lieu du savoir français qui le forma à son métier de professeur de lettres ?

Mesdames et Messieurs, Le 27 octobre 1961, Georges Pompidou avait fait parvenir à son ami sénégalais son Anthologie de la poésie française revêtue de ces mots : Ce n’est pas au président, c’est au poète et à l’ami que j’adresse ce modeste ouvrage. Affectueusement. Georges

Et par une lettre en date du 1er décembre 1961, Léopold Sédar Senghor l’avait remercié en ces termes, je cite : Tu penses bien que je n’ai pas manqué de parcourir, le soir même du jour où je l’ai reçue, ton Anthologie. Depuis, j’ai relu ta préface à tête reposée, admirant que les hautes finances ne t’aient pas fait perdre le goût de la Poésie française, à laquelle tu m’initiais dans les années 28-31. Je t’entends encore lisant Baudelaire d’une voix grave et chaude. C’était l’âge heureux.

Mesdames et Messieurs, Chez Georges Pompidou, l’homme d’Etat prestigieux qui a vécu si près du Général de Gaulle, dont il a été un proche collaborateur, avant d’assumer à ses côtés les hautes fonctions de Premier ministre et de lui succéder comme Président de la République, cet homme-là a fait passer un peu au second plan le brillant intellectuel qui avait une haute idée de la langue française. Son ami Léopold Sédar Senghor qui partageait avec lui cette double casquette d’homme politique et d’homme de lettres, n’a, quant à lui, jamais oublié cette dimension dont il n’a jamais douté qu’elle a aussi fortement façonné la personnalité de Georges Pompidou.

J’ai rappelé plus haut cette contribution importante à l’histoire de la littérature que représente son Anthologie de la poésie française. Il convient également, dans le droit fil de notre réflexion d’aujourd’hui, de se rappeler l’orientation vigoureuse qu’il a donnée à la politique culturelle française, comme chef du gouvernement et comme président de la République. Cette action de haute portée est lisible dans le Haut Comité pour la défense et l’expansion de la langue française qu’il créa en 1966 et qui deviendra, en 1984, le Comité consultatif de la langue française. L’énoncé des missions confiées à cette structure dit éloquemment sa continuité avec l’initiative de Georges Pompidou et sa prise en charge effective d’une dimension d’ouverture déjà présente au stade initial sous le terme «  expansion ».

Mesdames et Messieurs, Comment, dès lors, concevoir et mettre en œuvre une politique culturelle susceptible d’assurer en même temps que la diffusion de la langue française, la promotion de la Francophonie et une politique de coopération avec les langues étrangères ? L’histoire de l’institution que j’ai l’honneur de diriger porte en filigrane, sinon l’impulsion, du moins la marque d’une volonté politique qui s’origine dans cette chiquenaude pompidolienne de 1966. Il est vrai, qu’entre temps, l’idée a fait son chemin qui a vu Senghor et ses compagnons Habib Bourguiba, Hamani Diori et Norodom Sihanouk porter, à leur manière et avec persévérance, cette ambition de créer un espace francophone qui fut, pour parler comme le poète martiniquais, un lieu pour le rendez-vous du donner et du recevoir.

Mesdames et Messieurs, on échappe difficilement à la tentation de penser au rôle qu’a pu jouer, pour l’accomplissement de ce dessein, la complicité née de l’amitié entre les deux amis de la khâgne de Louis-le-Grand. Nul doute par conséquent que si l’influence de la France dans le monde sous le magistère de Georges Pompidou peut s’apprécier sous différents rapports, celui de la diffusion de la langue française lui doit certainement d’avoir été l’intellectuel et homme de culture qu’il a été, et qui a mis son intelligence, son talent et sa volonté politique au service d’une grande idée.

Or donc, Mesdames et Messieurs, il me semble que ce que la Francophonie est devenue et ce qu’elle s’efforce d’être chaque jour un peu plus, doit beaucoup à l’esprit et à la conception que Georges Pompidou avait de l’expansion de la langue française et des rapports de celle-ci avec les autres langues du monde. Si par conséquent, au sein de notre Institution, nul ne peut douter de l’intention de promotion du français à travers le monde, l’on peut aussi retenir que l’impulsion donnée à cette politique par Pompidou, poursuivie et approfondie avec un égal engagement par les chefs d’Etat de l’espace francophone et ceux qui ont présidé aux destinées de la France après lui, est ce qui anime les orientations, les mécanismes de gestion et les modes de prise de décision au sein de la Francophonie. Cette sorte de mystique de la rencontre et de l’échange a consacré une vision et un paradigme de la convergence et de la diversité, l’âme même de notre organisation. En se référant essentiellement, à propos du français, au crédo d’une langue en partage, les Etats membres de notre organisation expriment leur libre adhésion au principe de recours, de défense et d’enrichissement d’une langue devenue pour certains d’entre eux, seconde langue, mais aussi langue d’enseignement, d’administration et de communication internationale. En cela, l’on peut dire que l’intuition de Georges Pompidou quant au rayonnement du français a trouvé un écho favorable dans la Francophonie.

Léopold Sédar Senghor de son côté n’a eu de cesse de montrer que dans ses rapports avec les autres cultures du monde, celles d’Afrique notamment, le français pouvait s’enrichir d’idiomes et de locutions, ce qui, pour lui, est la meilleure preuve que l’on peut assimiler sans être assimilé.

Monsieur le Premier ministre, Mesdames et Messieurs, J’ai commencé mon propos par l’évocation de la poésie et c’est par elle que je voudrais clore cet hommage à un grand homme d’Etat. C’est par la poésie que je voudrais, au terme de cette journée du souvenir, saluer cet homme de grande intelligence et vaste culture qui, un jour, dans une France secouée par le suicide d’une femme professeur de lettres à Marseille, où lui-même fut professeur de lettres, avait, au cours d’une conférence de presse à l’Elysée, répondu à une question par des vers d’Eluard : Comprenne qui voudra / Moi mon remord ce fut la malheureuse qui resta sur le pavé / La victime au regard d’enfant perdu / Celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés.

Mesdames et Messieurs, Après Paul Eluard, et pour m’incliner pieusement devant la mémoire de Georges Pompidou, c’est avec émotion que je donnerai la parole qui clôt à Léopold Sédar Senghor, à l’ami éploré qui, dans de poignants vers offerts à Claude Pompidou, avait salué son plus-que-frère trop tôt disparu en ces termes : Ami, quand tu seras au Paradis Avec Saint-Georges, je te prie de prier pour moi Qui suis un pécheur d’avoir tant aimé : amabam amare.

Je vous remercie

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