Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 19 octobre 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 19 octobre 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général à l’occasion des États généraux de la promotion du français dans le monde.

Monsieur le Ministre d’État, cher Alain Juppé, vous avez devant vous un Secrétaire général de la Francophonie heureux !

La décision que vous avez prise de réunir ces états généraux, votre volonté de faire de la promotion du français dans le monde un axe fort de la politique de votre ministère, votre volonté de voir tous les acteurs, ici réunis, réfléchir aux priorités et aux instruments les mieux à même de servir cette ambition, constituent, pour nous, une étape nouvelle et déterminante sur la voie tracée par le Président de la République, Nicolas Sarkozy.

Depuis le Sommet de la Francophonie de Québec en 2008, qui fut, à son initiative, le lieu de la première grande concertation internationale sur la crise économique mondiale, jusqu’à l’inauguration, en mars dernier, de la Maison de la Francophonie, le Chef de l’État français n’a cessé de réaffirmer le soutien indéfectible de la France à la Francophonie. Car si j’ai coutume de dire, à ceux qui voient encore dans la Francophonie un opérateur de la politique extérieure de la France, j’ai coutume de leur dire que la France est l’un des 75 États et gouvernements que compte notre Organisation, mais j’ajoute, aussitôt, qu’il ne saurait y avoir de Francophonie forte, sans un engagement fort de la France, tant au sein de notre organisation, que dans sa politique en faveur du rayonnement de la langue française.

Je voudrais, à cet égard, saisir cette occasion pour rendre un hommage appuyé à toutes celles et tous ceux qui font vivre ce formidable réseau de lycées français, d’instituts français, d’alliances françaises, d’associations de professeurs de français. Si la langue française demeure la deuxième langue étrangère la plus enseignée dans le monde, si persiste et se développe, partout sur les cinq continents, un désir de français, c’est aussi à ces femmes et à ces hommes compétents, militants, passionnés que nous le devons.

Mais si nous sommes ici, aujourd’hui, c’est parce que nous sommes tous bien conscients que cette vitalité de la langue française ne saurait être considérée comme acquise. De la même manière, les projections qui nous laissent entrevoir que la planète comptera, à l’horizon 2050, 715 millions de francophones, dont plus de 500 millions en Afrique, ces projections ne sont pas inscrites dans le marbre.

Je n’ai nulle intention de jouer les Cassandre. Je veux simplement partager, avec vous, l’idée que nous devons être réalistes, vigilants et surtout proactifs dans un environnement de plus en plus en plus concurrentiel. Disant cela, je ne pense pas seulement à l’anglais, mais surtout à ces nouvelles communautés linguistiques, culturelles qui s’organisent ou se renforcent, et qui investissent à grande échelle dans l’enseignement de leur langue ou dans la diffusion de leur culture.

J’ai été nourri au lait de la langue wolof et je n’ai pas le sentiment de renier mes racines en affirmant, devant vous, que nous devons favoriser ce nouvel équilibre linguistique mondial dans lequel il y aura place pour quelques grandes langues de communication internationale, en affirmant, surtout, que le français peut et doit figurer parmi ces grandes langues. Parce que, dans mon esprit, cette multipolarité linguistique, à sage distance de la babélisation et du sabir universel, est le plus sûr moyen d’enraciner harmonieusement et pacifiquement le concept de diversité culturelle et par là même de permettre la protection des milliers de langues aujourd’hui menacées. N’est-ce pas, du reste, ce que fait la Francophonie en valorisant les langues nationales partenaires dans son espace ?

Cette multipolarité linguistique est, également, indissociable d’un multilatéralisme effectif et efficace, d’un monde véritablement multipolaire, et d’une réelle démocratisation des relations internationales.

Nous devons, donc, prendre notre part dans cette reconfiguration du monde.

Retrouvons, pour cela, la fierté de parler français, et assumons-la sans complexe. Combien j’aimerais que ce beau slogan volontaire,- « Oui, je parle français » -, soit adopté par les fonctionnaires internationaux, les élites, les hauts responsables français qui font le jeu de l’anglicisation de la France. « Plus encore que les Anglais, ce sont nos anglophones qui ont réduit l’Inde en esclavage » disait Gandhi. Et je dois dire que je ne parviens pas à m’expliquer cette allégeance spontanée et volontaire de certains. Je ne comprends pas cette facilité à accepter de plier sa pensée à une langue que l’on parle plus ou moins parfaitement quand on mesure combien il est déjà complexe de plier sa langue maternelle à sa pensée. Winston Churchill disait d’ailleurs avec son humour coutumier que « l’anglais est la langue la plus facile à mal parler ». Or vous savez mieux que quiconque, Monsieur le Ministre d’État, combien, dans une négociation, dans des pourparlers ou dans l’élaboration d’une résolution, chaque mot compte.

Et c’est bien dans les organisations internationales que se joue, dès maintenant, l’avenir du français parce que le choix de la langue dans laquelle on s’exprime est déjà en soi un acte politique fort. Et je peux vous dire que l’on voit de plus en plus les représentants des États arabophones ou hispanophones, pour ne citer que ceux-là, s’exprimer dans leur langue.

C’est la raison pour laquelle la Francophonie se bat, - et le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin qui s’implique avec tant d’énergie et de conviction dans ce dossier m’est témoin -, je me bats, à titre personnel, pour que tous les représentants de nos Etats membres respectent le vade mecum que nous avons adopté en 2006 et s’expriment en français dans les organisations internationales, lorsque leur langue ne jouit pas du statut de langue officielle ou de travail. Mais vous conviendrez qu’il est difficile de demander aux représentants de ceux de nos Etats où le français n’est que langue seconde ou étrangère, d’être plus francophones que les Français.

Ne comptons pas, dans ce contexte de démission ou de soumission linguistique, sur les organisations internationales, sur les organisateurs de conférences ou de congrès scientifiques internationaux pour acquitter spontanément les coûts d’une traduction simultanée, ou de la production de documents multilingues. Exigeons-le systématiquement et sans relâche, pour nous-mêmes comme pour les autres langues de travail. Entendons-nous avec les autres aires linguistiques concernées, pour porter, ensemble, cette revendication car dans ce combat pour le multilinguisme et pour la diversité culturelle, nous devons faire front uni avec les hispanophones, les lusophones, les arabophones et même les anglophones. C’est d’ailleurs tout le sens de la coopération menée par la Francophonie dans le cadre des Trois espaces linguistiques. Prenons notre part dans cette reconfiguration du monde. Investissons résolument tous les champs de l’activité humaine. Permettez-moi, à cet égard, Cher Amin Maalouf, de vous citer : « Une langue, dites-vous, doit offrir à ceux qui la parlent et la lisent et l’écrivent tout ce que leur époque peut leur offrir ; si elle renonce à le faire, elle perd ses fils, et elle perd sa place dans le monde. »

J’ai la conviction que le français, à l’instar d’autres grandes langues de communication, peut être la langue du commerce, du progrès technologique, de la société de l’information ou de la recherche scientifique. Encore faut-il que l’on y croie, qu’on le veuille, et surtout que l’on s’en donne les moyens. Cessons de nous autocensurer, brisons la fatalité qui voudrait qu’il s’agisse là des domaines réservés de l’anglais au motif que les États-Unis sont la plus grande puissance économique, qu’ils ont le budget de recherche le plus élevé au monde ou qu’ils comptent 60% des Prix Nobel.

Il est admis aujourd’hui que les marchés ne s’autoréguleront pas. Et pourtant, si puissants soient-ils, on a senti la nécessité de se mobiliser pour trouver les moyens d’une régulation économique et financière. Alors réfléchissons et travaillons sans tarder à une régulation linguistique parce que les enjeux sont au moins aussi importants. Et c’est du reste ce que nous ferons, à Québec, en juillet prochain, lors du Premier Forum mondial de la langue française que nous avons voulu largement ouvert aux jeunes, et aux représentants de la société civile. Prenons notre part dans cette reconfiguration du monde.

Valorisons nos atouts à l’échelle de tous les continents. Car il ne s’agit pas seulement de diffuser la culture française dans le monde mais plus largement les créations en langue française qui constituent autant de fenêtres ouvertes sur d’autres univers, d’autres cosmogonies, d’autres manières d’être au monde et d’appréhender le monde. Et de fait, je vous cite encore Amin Maalouf, « on n’écrit pas à Paris comme à Dakar, à Genève, à Liège, à Alger, à Casablanca, à Beyrouth, à Montréal, à Quimper ou à Fort-de-France ». J’ajouterai qu’on y chante autrement, qu’on y filme autrement, qu’on y crée autrement.

Si nous ne croyons pas nous-mêmes en cette formidable richesse que sont la littérature, la chanson, le cinéma, la création en langue française, si nous n’en tirons pas les conséquences en matière d’industries culturelles, si nous ne favorisons pas la circulation des artistes et de leurs œuvres déjà au sein même des pays de la Francophonie, alors il y a de fortes chances pour que nous soyons tous un jour formatés par une pensée, un imaginaire et des rêves standardisés. Prenons notre part dans cette reconfiguration du monde, avec la conviction, enfin, que nous renforcerons ainsi cette solidarité de l’esprit qui est l’essence même de la Francophonie, que nous contribuerons ainsi à l’affirmation et à la diffusion des valeurs qu’elle véhicule, que nous rendrons, ainsi, compréhensible et évidente pour tous, en cette période de crise, l’impérieuse nécessité d’une solidarité en actions.

Monsieur le Ministre d’État, Mesdames et Messieurs, Je vous disais, en commençant, combien j’étais heureux de prendre part à ces états généraux. Mon intention était de vous délivrer un message optimiste et j’espère que vous l’aurez entendu ainsi. « Le pessimisme est d’humeur, disait Alain, l’optimisme est de volonté. »

Si je reste optimiste quant à l’avenir de la langue française dans le monde, c’est précisément parce que j’ai la conviction que cet avenir ne sera pas seulement déterminé par les moyens budgétaires qu’on voudra ou qu’on pourra lui allouer, il sera tout autant déterminé par la volonté, le volontarisme même, qui nous animera. Or c’est sur cette volonté, sur votre volonté personnelle, Monsieur le Ministre d’État, sur la volonté de tous les acteurs ici présents, que nous savons pouvoir nous appuyer. Je voudrais donc, pour terminer, vous dire tout simplement au nom de toute la Francophonie : Merci !

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