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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 26 juin 2012

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Discours de M. Abdou Diouf - Paris, le 26 juin 2012

Discours prononcé lors du symposium pluridisciplinaire à l’occasion du 90e anniversaire de l’Académie des Sciences d’Outre-mer

Commémorer un anniversaire, c’est mesurer le chemin parcouru et se demander ce que sera demain, ce que sera l’avenir qui nous mènera au prochain grand rendez-vous.

Quatre-vingt-dix ans est certainement un âge vénérable mais, d’une certaine manière, c’est court pour une institution inscrite dans le temps comme l’Académie des Sciences d’Outre-Mer. Par ailleurs, si on considère l’évolution du monde depuis 1922, on pourrait presque dire qu’il s’est écoulé une éternité, il a changé.

La France ne joue plus ce rôle de super puissance sur l’échiquier mondial qui était le sien au sortir de la première guerre mondiale. D’ailleurs, l’Europe qui depuis toujours avait été le théâtre de guerres incessantes, fratricides et meurtrières entre les royaumes et les peuples qui la composaient, cette Europe, dis-je, a fini par comprendre après la seconde guerre mondiale que le meilleur rempart contre les dérives guerrières et totalitaires était la coopération et l’interdépendance.

Il n’y a plus de puissances coloniales au sens où on l’entendait encore il y a à peine soixante ans. Les peuples d’Asie et d’Afrique se sont affranchis. Ils ont conquis leur liberté. Cette liberté que plus personne ne remet en question aujourd’hui. Tout cela est chose du passé et c’est bien ainsi.

Bien sûr, il y a plusieurs foyers de conflits armés à travers le monde. Bien sûr, la soif de puissance et de domination habite encore l’homme. Elle ne le quittera malheureusement sans doute jamais. Mais le nombre de ceux qui croient qu’il est encore possible d’asservir les peuples par la seule force brute est de plus en plus réduit. L’homme a inventé des armes de destruction d’une telle puissance que la seule idée qu’un fou, quelque part, puisse les utiliser fait frémir toute la planète. L’homme est capable de détruire l’humanité en pesant sur quelques boutons. N’est-ce pas là une pensée effrayante ?

Par ailleurs, cet homme belliqueux a marché sur la lune. Il a exploré mars et d’autres planètes. Il observe l’univers à partir de milliers de satellites qui gravitent autour de la terre. Il est aussi capable du meilleur. La science a fait des bonds tout à fait inimaginables en 1922. Des progrès technologiques sans précédents ont été réalisés. Grâce à la médecine et à une amélioration de leurs conditions de vie, des millions de citoyens à travers le monde ont augmenté de manière spectaculaire leur espérance de vie ce qui oblige à revoir plusieurs paradigmes qui, depuis des siècles, conditionnaient la vie en société.

Au cours des dernières décennies, on a vu s’estomper le grand conflit entre le capitalisme et le socialisme. Cette polarisation, depuis la fin de la première guerre mondiale, entre deux concepts politiques, économiques et sociologiques a pris un tout autre visage. S’il existe encore des puissances dites communistes, on doit reconnaître que, dans les faits, ces mêmes puissances appliquent dans la réalité un capitalisme parmi les plus sauvages qui se puissent observer.

A travers la recherche du profit et le consumérisme, il y a la promotion de valeurs qui, disons-le, ne sont pas compatibles avec un humanisme qui nous est cher. Le village planétaire global qui s’est installé, notamment grâce aux nouvelles technologies de communication, la libre circulation des capitaux et la mondialisation de la force de travail ont radicalement modifié les relations entre les peuples et les individus. Le consommateur se retrouve maintenant partout sur la planète. Il faut le convaincre d’acheter notre produit. Il faut donc valoriser des comportements et l’expression de besoins qui sont transposables quelques soient les cultures auxquelles on s’adresse. Il s’en suit le développement progressif d’une culture mondialisée dominée par les modes de vie observés chez les grandes puissances économiques.

Dans ce contexte, où la vrai conquête est devenue économique et culturelle et non plus militaire, où il s’agit de modifier de manière durable des comportements qui s’appuient pourtant sur des cultures parfois millénaires afin d’atteindre une certaine standardisation, il y a, vous en conviendrez, de quoi s’inquiéter.

En 1922 l’Académie des Sciences d’Outre-Mer s’intéressait, particulièrement, aux sciences dites exactes. Aujourd’hui la sociologie, la culture, la politique sont plus que jamais des domaines de recherche et d’investigation d’une importance capitale. L’Académie, comme la Francophonie, est très préoccupée par l’évolution du monde actuel et par la disparition progressive et de plus en plus accélérée de la diversité culturelle et linguistique, qui est la richesse de l’humanité, au profit d’une pensée unique dictée par des ambitions essentiellement mercantiles. L’homme est par définition un être créatif. Son originalité et sa liberté de pensée sont les outils de son épanouissement individuel, mais aussi de son apport à la collectivité et au monde de demain.

Les langues sont un vecteur fondamental de la diversité culturelle. Il fut un temps où la France pouvait prétendre à ce qu’il n’y ait qu’une langue française, celle de la métropole. Aujourd’hui, elle prend de plus en plus conscience que son passé colonial a semé des graines un peu partout à travers le monde. Ces graines ont germé et donné des fruits qui sont aussi le reflet du terreau dans lequel elles ont poussé.

La langue française est de plus en plus multiforme et c’est heureux qu’il en soit ainsi car elle reflète, de cette manière, sa vivacité et la diversité de l’espace francophone. Une des manières efficaces de lutter contre la pensée unique, contre cette standardisation des comportements et des valeurs dont je parlais précédemment, c’est de reconnaître et de valoriser les différences (en veillant à ce qu’elles soient complémentaires mais non antagoniques). Je sais que l’Académie s’y intéresse déjà. Cela est d’autant plus important que, selon les prévisions démographiques, en 2050, 85% de la population francophone à travers le monde se retrouvera en Afrique. Ainsi, la France, comme toutes les autres anciennes puissances coloniales, que ce soit le Portugal, l’Espagne ou même l’Angleterre, aura cessé d’être le principal foyer de sa propre langue. C’est là une donnée fondamentale.

Parmi les illustres membres de cette Académie, Léopold Sédar Senghor, Père fondateur de la Francophonie, aura été, tout au long de ma vie, mon mentor et le promoteur infatigable de ce qu’il appelait un humanisme intégral. C’était aussi un visionnaire. Il savait déjà, en 1970, les dangers qui guettaient la diversité culturelle et linguistique et était conscient de l’importance d’y consacrer toutes nos énergies. Soyons-lui fidèles. La devise de l’Académie « Savoir, Comprendre, Respecter, Aimer » nous y invite.

Je vous remercie.

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