Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Port-au-Prince, le 21 mars 2005

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Discours de M. Abdou Diouf - Port-au-Prince, le 21 mars 2005

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la Table ronde sur les transitions démocratiques dans l’espace francophone à Port-au-Prince (Haïti).

Je voudrais d’abord, Monsieur le Premier Ministre, vous remercier personnellement pour votre si généreuse et fraternelle invitation et vous redire notre soutien résolu au Gouvernement de transition que vous dirigez, dans des circonstances difficiles, avec foi, courage et détermination.

C’est l’occasion d’exprimer notre gratitude à tout le peuple haïtien pour l’accueil réservé à la Francophonie. Nous sommes venus dans votre pays en ce moment symbolique, où toute notre communauté dans le monde célèbre la Journée internationale de la Francophonie, pour vous manifester, du fond du coeur, notre amitié et notre solidarité.

Comment oublier, en ce moment crucial pour l’avenir d’Haïti, l’engagement si résolu de toute la Communauté internationale pour aider le peuple haïtien à surmonter ses difficultés et à trouver les voies d’un avenir de développement et de prospérité dans une vie politique apaisée, servie par une démocratie authentique et un État de droit solide ?

Cette visite, et toutes les rencontres qu’elle m’a donné l’occasion de faire, est pour moi un moment très important qui vient confirmer l’impérieuse nécessité d’un engagement francophone fort, mais aussi utile et concret à vos côtés. Nous sommes conscients de la gravité de vos difficultés. Après des décennies de crises et de souffrances, vous devez aujourd’hui, tous ensemble, réussir ce sursaut national qui doit vous permettre d’entrer enfin dans une période de paix et de démocratie durables. C’est la lourde responsabilité qui vous incombe et que vous devez assumer pour assurer l’avenir de la jeunesse haïtienne afin de redonner l’espoir qu’elle est en train de perdre.

C’est dans cet esprit que, dès le début des événements qui se sont déroulés depuis un an, la Francophonie a voulu se mobiliser. Elle a réagi, avec la Communauté internationale toute entière pour vous aider à faire face à la montée des affrontements et des violences, pour travailler au développement du processus de sortie de cette crise qui vous accable. Et dans ce contexte, je tiens ici à rendre hommage à l’engagement des Nations-Unies et à celui de nos deux grands pays membres de l’OIF, le Canada et la France.

Pour ce qui nous concerne, nous avons dès le départ porté toute notre attention au déroulement de la crise haïtienne. Dès le mois de décembre 2003, nos Ministres des Affaires étrangères, réunis à Paris, s’étaient saisis de la situation. J’avais alors appelé toutes les parties à renouer le dialogue en vue du rétablissement d’un climat politique et de sécurité plus favorable, afin de préparer dans la sérénité les échéances électorales à venir.

L’OIF a maintenu en ce sens des contacts permanents et étroits avec les Nations Unies, comme avec l’OEA et la CARICOM. Elle a soutenu leurs efforts pour rétablir le calme. De même, elle a tenu à mettre en oeuvre le dispositif prévu par la Déclaration de Bamako sur les pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone.

Dès la démission du Président Aristide, j’ai réuni à Paris le 2 mars 2004 un Comité ad hoc consultatif restreint, en associant à cette réunion un représentant de la Commission de l’Union africaine, mandaté par le Président Konaré.

J’ai également désigné un envoyé spécial, M. Antònio Mascarenhas Monteiro, ancien Président de la République du Cap-Vert, qui avait su jouer un rôle remarquable dans son pays en faveur de la réussite de l’alternance politique. La mission de haut niveau qu’il a menée a pu procéder à une évaluation de la situation nouvelle et identifier les interventions possibles de la Francophonie, en complémentarité avec les initiatives engagées par les autres organisations internationales.

Monsieur le Premier Ministre,

Notre soutien depuis lors n’a cessé de se manifester en appui de la mise en oeuvre du Cadre de coopération intérimaire. Cet outil doit vous permettre de mener à son terme le processus de transition. Et nous oeuvrerons tous, avec énergie et constance, pour que ce processus connaisse une issue positive avec l’organisation des élections qui se tiendront à la fin de cette année.

Je vous rappelle que nous avons envoyé plusieurs missions techniques en 2004 dans le cadre de l’élaboration du Cadre de Coopération Intérimaire. Nous étions présents à Washington, à la Conférence des donateurs pour Haïti. Une mission d’assistance technique est venue auprès du Conseil électoral provisoire, mission confiée au Colonel Siaka Sangaré dont chacun a pu apprécier l’efficacité, et qui se retrouve de nouveau auprès du CEP pour accompagner le processus électoral. Je rappelle aussi le rôle éminent assumé par le Bureau de l’Agence universitaire de la Francophonie pour la Caraïbe, installé depuis 1987 à Port-au-Prince. Je mentionne enfin les missions déjà effectuées depuis le début de cette année : la première dans le domaine des médias en raison de leur fonction essentielle dans le contexte des élections qui se préparent ; l’autre dans le secteur-clé de l’appui à la justice, sous la forme inédite d’une coopération triangulaire entre le Canada, l’Union européenne et la Francophonie, dont la Déclaration adoptée par nos chefs d’État et de gouvernement au Sommet de Ouagadougou a voulu souligner l’importance.

Ces efforts de la Francophonie seront poursuivis. Et même amplifiés si nécessaire. Nous accompagnerons Haïti sur le chemin du retour à une vie politique apaisée. La consolidation de votre démocratie et de l’État de droit, ainsi que le respect authentique des droits de l’Homme sont des nécessités vitales pour votre pays.

Vous avez exprimé le voeu de voir naître « un partenariat d’un nouveau genre, fondé sur une approche nouvelle et un mode de coopération s’inscrivant dans la durée ». Ce voeu rejoint totalement les aspirations que la Francophonie partage avec tous les partenaires au développement. Nous sommes bien sûr disposés à « coopérer autrement », si tous les Haïtiens se montrent prêts à assumer ensemble leurs responsabilités.

Le message que la Francophonie veut porter est d’abord placé sous le signe du dialogue : le dialogue entre les cultures, que le 9e Sommet réuni à Beyrouth en octobre 2002 avait retenu comme thème emblématique, le dialogue entre les civilisations auquel les Nations Unies ont décidé de consacrer une décennie et qui sera au coeur de la 6e Conférence de haut niveau organisée en juillet avec les organisations régionales et à laquelle nous participerons activement.

Je sais que cette notion de dialogue ne vous est pas indifférente. Qu’elle occupe aujourd’hui une place centrale dans vos préoccupations politiques. Vous êtes engagés dans la construction de ce dialogue national qui doit s’instaurer au coeur de la nation haïtienne, dans le cadre plus large du processus de transition en cours.

Avec d’autres organisations, une réflexion est en cours. Un document de projet, dont vous avez vous-même approuvé le principe, est sur la table et devrait bénéficier – dans une phase initiale de six mois – de l’appui de la MINUSTAH et du PNUD. Cette initiative vient répondre à l’appel réitéré du Conseil de sécurité des Nations Unies, relayé par de nombreuses organisations, dont la nôtre. Nous nous réjouissons de ces avancées. Mais nous mesurons combien l’exercice est difficile dans le contexte politique actuel, et combien le chemin qui reste encore à parcourir n’est pas encore clairement tracé. Pourtant le temps est compté, et vous avez besoin de produire des résultats crédibles.

C’est précisément pour cela que la Francophonie est aujourd’hui présente à vos côtés, pour échanger avec l’ensemble des responsables qui ont bien voulu répondre à notre invitation, et je tiens à les en remercier vivement, sur vos préoccupations, vos attentes et aussi vos contraintes. Ils ont chacun beaucoup d’expertise et une grande expérience. Ils savent qu’en matière de dialogue politique il n’y a pas de modèle « clé en mains », de formule miracle. Comment avancer efficacement et pertinemment dans la concertation et la réconciliation ? Comment à ce stade, organiser la mise en place d’un cadre approprié pour ce dialogue national pacifique et ouvert à tous dont vous avez tant besoin ? C’est à ces questions fondamentales et urgentes que vous allez consacrer vos discussions. Nous avons tout fait pour que celles-ci vous soient utiles. En Francophonie, nous pratiquons largement cette méthode qui consiste à confronter nos expériences et nous avons pu, à maintes reprises, en mesurer la richesse et l’utilité. C’est pour cela que cette Table Ronde sur les transitions a été organisée. Et nous sommes heureux de pouvoir compter parmi nous quelques-uns de ces hommes d’expérience, parfois contrastées, toujours significatives, avec lesquels vous allez pouvoir travailler.

Cette table ronde s’inscrit pleinement dans nos pratiques de la culture francophone de la démocratie, de l’État de droit et des droits de l’Homme. Elle se réfère à nos valeurs communes que la Déclaration de Bamako décline si bien. Elle traduit la volonté d’engagements réciproques de nos États et Gouvernements, pour l’enracinement de ces principes dans le respect des spécificités historiques, sociales et culturelles de chaque peuple. Elle montre que la disponibilité de la Francophonie est totale pour accompagner chacun de nos pays membres quand il en a besoin.

À Cotonou, en février 2000, la Francophonie a procédé à un premier bilan des conférences nationales et des processus de transition démocratique, dans le cadre de la préparation de la 4ème conférence internationale des Nations-Unies sur les démocraties nouvelles ou rétablies.

Les conclusions de cette manifestation faisaient valoir (je cite) qu’ « il ne saurait y avoir de démocratie sans pluralisme, ni de pluralisme politique sans État de droit (…). La démocratie est un processus continu et il n’y a pas de modèle. Chaque peuple, dans sa quête permanente de la démocratie, doit d’abord compter sur son génie créateur mais aussi pouvoir bénéficier de l’expérience des autres peuples ».

Ces principes, la Déclaration de Bamako les a réaffirmés ensuite, avec force. Ils sont de nature à inspirer les réflexions et les échanges que vous allez développer lors de cette Table Ronde qui se veut, d’abord, la vôtre. Je ne doute pas que ces préoccupations nourrissent votre démarche dans le sens de la consolidation des institutions, mais aussi de la cohésion sociale, qui devraient être les fruits du dialogue national auquel vous aspirez, et pour la tenue duquel je puis vous confirmer notre plein soutien.

Je souhaite donc le plus grand succès à cette rencontre que nous espérons tous bénéfique pour la réalisation de tous vos objectifs et le devenir de la nation haïtienne.

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