Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Québec, le 2 février 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Québec, le 2 février 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la Conférence interparlementaire sur la diversité des expressions culturelles (CIDEC)

Les membres de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie nous ont habitués à être à l’avant-garde de la réflexion. Alors, imaginez, lorsqu’ils se réunissent au Québec, pionnier dans tant de secteurs. Cela donne le grand événement que nous vivons aujourd’hui, grâce à l’initiative du Président de l’Assemblée nationale du Québec, Président de l’APF.

Monsieur le Président, Cher Yvon Vallières, Monsieur le Secrétaire général parlementaire, Cher Jacques Legendre, merci de l’honneur que vous me faites en me conviant à cette cérémonie. Merci de l’occasion que vous nous offrez d’imprimer un nouvel élan à la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’Unesco. Je souhaiterais à cet égard, Madame la représentante de la Directrice générale, que vous vous fassiez mon interprète auprès de Madame Irina Bokova, pour lui réitérer mon attachement à la coopération tissée entre nos deux organisations, singulièrement dans ce dossier.

Je voudrais dire également au Maire de Québec, Régis Labeaume, combien je suis heureux de retrouver Québec où je n’étais pas revenu depuis ce grand moment que fut le Sommet de la Francophonie en 2008.

Je voudrais, enfin, me réjouir de la présence, à nos côtés, ce matin, du Premier ministre Jean Charest. Comment aurait-il pu en être autrement ? Vous êtes, Monsieur le Premier ministre, un promoteur aussi talentueux qu’infatigable de la Francophonie, de ses valeurs, de ses combats, et de la langue qui nous unit. Le Forum mondial sur la langue française qui se tiendra, à Québec, au printemps 2012, est là pour en témoigner. Soyez donc assuré, une fois encore, de la profonde reconnaissance de notre communauté pour tout ce que vous faites, et pour tout ce que fait le gouvernement du Québec.

Mesdames et Messieurs,

Il ne se passe pas une réunion des instances de la Francophonie sans que j’appelle les 20% de nos États et gouvernements qui ne l’ont pas encore fait, à ratifier la convention de l’Unesco. Du reste, désormais, avoir ratifié ou être en voie de ratification de cet instrument international, est devenue une condition préalable à toute demande d’adhésion à la Francophonie. Et je ne dérogerai pas à la règle en vous lançant, Mesdames et Messieurs les parlementaires, un appel solennel pour que vos États adhèrent massivement à cet instrument international majeur.

Parce que, comme l’écrivait René Char, « Nous sommes au futur. Voici demain qui règne aujourd’hui sur la terre. »

Et c’est aujourd’hui que doit être préservé le patrimoine culturel et donc la mémoire que chaque pays, chaque région, chaque continent lèguera à ses enfants, et par-là même au patrimoine de l’humanité.

C’est aujourd’hui que doivent être mises en place, partout, les politiques, les législations nationales qui permettront à la création de donner sa pleine et libre expression sans passer sous les fourches caudines de la seule rentabilité financière, qui permettront aux industries culturelles de se structurer et de se développer, entraînant dans leur sillage, création d’emplois, production de richesses.

C’est aujourd’hui que doivent être conçues, à l’échelle régionale et internationale, les stratégies offensives, mais aussi solidaires, qui permettront de faire voir, entendre, lire, par-delà toutes les frontières, ce que le génie propre de chaque peuple recèle d’imagination et de créativité.

C’est aujourd’hui que doivent être dessinés les contours de la planète que nous transmettrons demain à nos descendants. Car si l’on s’accorde, désormais, à reconnaître que la culture est un pilier essentiel du développement durable, nous n’avons pas encore su ou voulu prendre en compte la dimension éminemment politique de la diversité culturelle, et son impact direct sur la nouvelle gouvernance mondiale qu’il nous faut instaurer.

Qu’elle soit convoquée ou non, la culture, en tant que système de pensées, de normes, de valeurs et d’interaction dans et entre les sociétés, sera un facteur déterminant de la gestion de la mondialisation.

A nous de savoir si nous voulons que la diversité culturelle, instrumentalisée, dévoyée, présentée en termes de différences inconciliables et irréconciliables, devienne une nouvelle forme de revendication et d’affrontement, face aux carences démocratiques et aux inégalités persistantes du système international, ouvrant par là-même la porte à un relativisme menaçant pour un universalisme sans cesse à conquérir.

Mais si nous voulons, à l’inverse, que la diversité des cultures soit un élément fécondant, le levain de nouveaux cadres de normes et de références, d’une nouvelle forme de coopération internationale, dans lesquels toutes les expressions culturelles se reconnaîtront et seront reconnues, tout en acceptant de transcender leurs divergences au nom de notre communauté de destin, alors, comme nous y invitait Paul Valéry, « Mettons en commun ce que nous avons de meilleur et enrichissons-nous de nos mutuelles différences. »

Ce sont ces enjeux nationaux, internationaux, transnationaux qui nous ont conduits, qui ont conduit l’APF à se mobiliser sans compter pour que la Convention de l’Unesco voie le jour, et qu’elle soit massivement ratifiée.

Ce sont ces enjeux que nous devons sans cesse garder à l’esprit pour que, parallèlement à la poursuite de sa ratification, nous incitions les États et gouvernements à sa mise en œuvre pleine et effective.

La Francophonie, qui est une expression concrète et heureuse de cette diversité culturelle fécondante, inscrit résolument son action dans cette perspective, en privilégiant le soutien à l’élaboration et au développement de politiques culturelles nationales, tant sectorielles que globales, le soutien à la création de filières d’industries culturelles, singulièrement dans le secteur de l’image, du livre et du spectacle vivant, le soutien, enfin, à la circulation des artistes et de leurs œuvres.

Mais si active soit-elle, la Francophonie ne peut se substituer à la volonté politique de ses membres. Et vous avez là, en tant que parlementaires, un rôle déterminant à jouer à l’échelon national, tant en termes de contrôle que de pouvoir législatif.

Bien plus, en tant que membres de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, vous pouvez interagir par-delà les frontières, comme en témoigne cette conférence qui, j’en suis sûr, sera le point de départ d’un échange suivi d’expériences, de bonnes pratiques et d’expertises, auquel vous avez voulu, fort à propos, associer la société civile. Mais vous avez, surtout, plus que d’autres sans doute, cette sensibilité propre à favoriser la coopération culturelle régionale et internationale.

Il s’agit là, pour moi, d’un facteur déterminant pour l’affirmation de cette Convention, et qui doit inciter chaque État à mener de front une politique culturelle ambitieuse sur son territoire et hors de son territoire. Mais entendons-nous bien, il ne s’agit pas, dans mon esprit, d’impérialisme culturel, mais, dans une première étape, de partenariats électifs, qui peuvent trouver, par exemple, dans les aires géoculturelles, un champ naturel et stimulant d’application.

Dit autrement, nous avons en commun une langue, la langue française. Qu’attendons-nous pour partager, déjà entre nous, bien plus que nous ne le faisons, nos patrimoines, nos créations respectives, mais aussi pour créer, coproduire ensemble et atteindre une masse critique qui nous autorise à pénétrer d’autres territoires ? On m’opposera les problèmes de visas, de fiscalité, et d’autres choses encore. Mais les obstacles n’en sont plus, pour peu qu’on ait la volonté de les lever.

Cela m’amène à mon dernier point qui tient en un mot : conviction.

Seule la conviction des États parties permettra de donner à cette Convention sa pleine portée.

Seule la conviction les incitera à contribuer enfin sérieusement au Fonds international pour la diversité culturelle. Les ressources de ce Fonds s’élevaient le mois dernier à 3 millions et demi de dollars. Je ne vous donnerai qu’un seul chiffre : une production hollywoodienne à gros budget peut atteindre 300 millions de dollars !

Seule la conviction permettra qu’un État partie veille à ne pas prendre d’engagements bilatéraux contraires aux engagements auxquels il a par ailleurs souscrit en ratifiant la Convention de l’Unesco.

Cette conviction, je sais qu’elle vous anime comme elle nous anime, et que nous pouvons donc envisager radieusement l’avenir, tant je suis persuadé, comme l’affirmait Balzac que « La conviction est la volonté humaine arrivée à sa plus grande puissance ».

Je vous remercie.

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