Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Québec, le 02 juillet 2012

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Discours de M. Abdou Diouf - Québec, le 02 juillet 2012

Discours prononcé à l’ouverture du Forum mondial de langue française

La Francophonie vit un grand moment. J’ai conscience de vivre un grand moment grâce à vous, qui représentez la jeune génération et qui incarnez l’avenir, grâce à vous qui représentez les forces vives de la société en actions.

Ce premier Forum mondial de la langue française, je l’ai ardemment souhaité, et les chefs d’Etat et de gouvernement de la Francophonie en ont unanimement adopté l’idée, lors du Sommet de Montreux. C’est dire que j’attends beaucoup, que la Francophonie attend beaucoup des échanges que vous aurez durant ces quelques jours.

Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans la proposition enthousiaste du Québec, en la personne de son Premier ministre, Jean Charest, d’abriter, de soutenir et d’organiser ce rendez-vous inédit, sans l’engagement déterminé, également, du gouvernement du Canada et de celui du Nouveau-Brunswick. Je voudrais donc, Monsieur le Premier ministre du Canada, Cher Stephan Harper, Monsieur le Premier ministre du Québec, Cher Jean Charest, vous exprimer, ici, ma profonde gratitude et la reconnaissance de la Francophonie toute entière.

Nous ne comptons plus, Monsieur le Maire Régis Labeaume, les grands rendez-vous francophones qui ont pris place dans cette ville de Québec, devenue, en quelque sorte, la seconde maison de la Francophonie. Merci, donc, de nous offrir, une fois de plus, l’hospitalité, et quelle hospitalité ! Du reste, je prends le pari, dès maintenant, que tous les jeunes, ici présents, qui sont venus d’Afrique, des Amériques, d’Asie-Pacifique, du Moyen-Orient et d’Europe, repartiront dans quelques jours avec la nostalgie de Québec, des Québécoises et des Québécois, si spontanément chaleureux et accueillants.

Rien de tout cela, enfin, n’aurait été possible sans le travail formidable fourni, depuis plusieurs mois, par le Commissaire général du Forum, Michel Audet, ses collaboratrices et collaborateurs que je veux ici saluer, ainsi que tous ceux qui ont apporté leur contribution à cet événement.

Mesdames, Messieurs, Je pourrais vous dire que la langue française se porte bien, qu’elle est parlée et enseignée sur les cinq continents, que son nombre de locuteurs est en progression et qu’elle est promise à un brillant avenir, singulièrement en Afrique.

Mais s’il suffisait de se satisfaire de ce constat, nous ne serions pas là aujourd’hui, car par-delà les chiffres rassurants que nous connaissons, il y a des faits, des pratiques quotidiennes, des évolutions géopolitiques et géoculturelles lourdes qui doivent nous inciter à réfléchir, à agir et à réagir. Je sais que notre engagement en faveur de la langue française n’est pas toujours bien compris de certains qui ont choisi le déni ou pire, qui affichent une assurance teintée de suffisance, oubliant qu’une langue ne survit pas des seuls charmes et qualités qu’on lui prête, ou d’un passé glorieux.

« On n’est que plus près du danger quand on croit n’avoir rien à craindre », disait fort à propos un académicien français du XVIIIème siècle, François Paradis de Moncrif.

Je sais que notre engagement en faveur de la langue française est, par d’autres, taxé d’anachronisme, au motif que l’on ne peut prendre le train de la modernité et du progrès qu’en faisant allégeance à la langue dominante.

C’est oublier un peu vite qu’une langue n’est pas un simple outil de communication mais que chaque langue dit le monde et appréhende les enjeux contemporains, à sa façon. C’est oublier un peu vite que porter atteinte à la diversité linguistique, c’est menacer la diversité culturelle et conceptuelle du monde.

En effet, si nous avons voulu ce Forum, c’est parce que nous sommes convaincus que nous ne pourrons faire progresser le projet politique d’un monde plus équitable, plus démocratique, plus respectueux des différences, qui est au fondement de la Francophonie, sans prendre la mesure du rôle stratégique de la langue, de la diversité linguistique, de la diversité culturelle.

Car nous ne pouvons pas, tout à la fois, dénoncer les dérives de l’économie et de la finance mondialisée et accepter, dans le même temps, de s’en remettre à une langue unique de l’économie et de la finance.

Nous ne pouvons pas tout à la fois dénoncer les menaces croissantes de standardisation culturelle et accepter, dans le même temps, de manger les mêmes mets, de chanter les mêmes chansons, de voir les mêmes films, de suivre la même mode vestimentaire, sur tous les continents.

Nous ne pouvons pas dénoncer le manque de démocratie dans les organisations internationales et dans les relations internationales et accepter, dans le même temps, de s’informer, de travailler, de négocier, dans une langue unique, que certains maîtriseront toujours mieux que d’autres.

Si nous avons voulu ce Forum, c’est parce que nous refusons la ségrégation linguistique et le darwinisme culturel. Nous ne sommes pas prêts à nous satisfaire d’un français culturellement amoindri, parce qu’exclu de certains champs de l’activité humaine.

Nous ne sommes pas prêts, non plus, à confier à un « globish » conceptuellement atrophié le soin d’exprimer toute la complexité et la diversité de la pensée en quelque 1500 mots. Nous devons être des indignés linguistiques !

Mais entendons-nous bien : nous ne sommes pas là pour lancer une déclaration de guerre, mettre les langues en concurrence ou en compétition ! Nous sommes là, animés de l’idée qu’il faut promouvoir la mise en œuvre d’un multilinguisme effectif, où chacun parlera une ou deux langues en plus de sa langue maternelle, qu’il faut favoriser une multipolarité linguistique construite autour de quelques grandes langues de communication internationale, dans laquelle le français peut et doit tenir toute sa place.

Et j’ajoute, pour la majorité d’entre vous qui n’ont pas le français comme langue maternelle ou officielle, que ce n’est qu’ainsi que nous pourrons garantir la vitalité de toutes les langues, parce que c’est l’idéologie de la langue unique qui contribuera à précipiter la disparition de ces milliers de langues aujourd’hui menacées d’extinction.

Si nous avons voulu ce Forum, c’est parce que nous pensons que le temps presse et que nous devons avoir, dès maintenant, l’ambition de tout dire sur tout, en français, sous peine que la langue française, un jour, ne dise plus rien sur rien.

Alors si nous sommes là aujourd’hui, c’est avec la conviction que la langue française peut, aux côtés d’autres langues, s’affirmer comme langue scientifique, technique, économique, financière, juridique, qu’elle a vocation à être une langue de transmission des connaissances et de production d’outils de référence, une langue professionnalisante, une langue de la société de l’information, une langue d’information, une langue de création artistique et culturelle. J’en veux pour preuve la vitalité des industries culturelles au Québec !

Nous disposons, pour cela, d’atouts formidables. Je pense à notre capacité à développer, sur tous les continents, des réseaux institutionnels, des associations professionnelles, des organisations de la société civile dans les secteurs les plus variés, tout en nous ouvrant aux autres communautés linguistiques et culturelles, grâce à la traduction. Je pense aux artistes de talent encore trop peu connus.

Mais nous connaissons aussi les obstacles qu’il nous faudra franchir. A cet égard, je tiens à dire que les technologies nouvelles, si utiles soient-elles, ne remplaceront jamais la rencontre, le contact, l’échange. Et je le dis fermement : une langue ne peut survivre à l’enfermement, elle ne circule jamais mieux qu’avec ses locuteurs. On ne peut vouloir le rayonnement de la langue française et, dans le même temps, fermer ses frontières à ceux qui parlent le français, qui étudient le français, qui créent en français. Donnons toutes les raisons aux jeunes, singulièrement en Afrique, de continuer à croire au français !

Nous avons besoin, sur tous ces thèmes, de vos analyses et de vos recommandations, nous avons besoin que vous vous sentiez membres à part entière de la grande famille francophone, nous avons besoin, surtout, que vous ressentiez l’impérieuse nécessité de faire bouger les lignes, par l’usage que vous ferez de la langue que nous parlons, de la langue que nous aimons, de la langue qui nous unit.

Car nous sommes tous conscients, qu’en la matière, l’usage fait plus, pour la pratique, que le règlement ou la loi, dans la mesure où, comme le disait Richelieu, « Faire une loi et ne pas la faire exécuter, c’est autoriser la chose qu’on veut défendre. » Je forme donc le vœu, en terminant, que ce Forum soit le lieu d’un dialogue ouvert et franc, le lieu d’expression d’une parole libre, dérangeante même, car c’est dans cet esprit que nous avons voulu vous entendre, vous les jeunes, vous la société civile, loin des précautions oratoires du langage diplomatique. Alors bousculez-nous, étonnez-nous, inspirez-nous pour le présent et pour l’avenir !

Je vous remercie.

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