Organisation internationale de la Francophonie
Discours de M. Abdou Diouf - Saint-Domingue, 14 octobre 2011

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Discours de M. Abdou Diouf - Saint-Domingue, 14 octobre 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général 12e FORO de Biarritz sur le thème : "Un nouveau modèle de développement en Amérique latine est-il possible".

Nous nous sommes rencontrés, Monsieur le Président Fernandez, voilà quelques semaines, au siège de l’Organisation internationale de la Francophonie, à Paris. Vous m’avez, à cette occasion, convié à me joindre à cette douzième édition du Forum de Biarritz. J’ai accepté sans hésiter, et je dois dire que je suis particulièrement heureux et honoré de pouvoir m’exprimer, aujourd’hui, aux côtés des éminentes personnalités présentes à cette tribune. Heureux de vous redire, Monsieur le Président, combien la Francophonie se félicite de la récente admission de votre pays comme État observateur de notre organisation.

Heureux de voir la République dominicaine et Haïti, si intiment liés par la géographie et l’histoire, si fraternellement unis dans la catastrophe qui a frappé le peuple haïtien, si naturellement voués à coopérer étroitement, siéger désormais, ensemble, dans nos instances.

Je tiens d’ailleurs à remercier le Président Martelly pour son accueil particulièrement amical et chaleureux à Port-au-Prince.

Heureux, enfin, et fier que vous ayez souhaité faire entendre le message de la Francophonie lors de ce Forum d’abord dédié à l’Amérique latine, région d’espoir, région d’avenir.

C’est sans doute la plus pertinente forme de reconnaissance que vous pouviez offrir à une organisation qui a placé le respect et la promotion de la diversité culturelle au cœur de ses priorités.

Le respect de la diversité culturelle, tel que nous l’entendons, ne relève pas seulement de considérations patrimoniales. Il constitue aussi une nouvelle grammaire des relations internationales et de la société mondialisée, et par là-même un enjeu politique majeur pour le présent et pour l’avenir.

Nous nous sommes fortement mobilisés pour l’adoption, à l’Unesco, de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, mais avec la conscience précoce que cela ne suffirait pas. Parce que désormais, dans certaines situations, la diversité culturelle n’est plus tant menacée que menaçante.

Nous avons tous à l’esprit les affrontements, les conflits, les génocides à caractère ethnique, ou religieux qui, depuis la fin de la guerre froide, sont allés en se multipliant à l’intérieur même des nations.

Qu’il s’agisse de guerre sainte ou de guerre préventive, nous voyons bien que l’on est tenté, désormais, de s’affronter au nom d’un nouvel ordre culturel, religieux ou moral.

Plus près de nous, nous sentons que la crise, le chômage, la misère, la peur du lendemain, poussent les citoyens à se replier sur eux-mêmes et à voir dans l’immigré, dans l’étranger, dans celui qui ne partage pas la même culture, la même religion, les mêmes mœurs, le bouc émissaire, le responsable de tous leurs maux.

Pouvons-nous continuer à assister en spectateurs à ce dévoiement, à cette instrumentalisation de la culture, tant à l’échelon local qu’international ?

Plus grave encore ! Pouvons-nous continuer à laisser les faits démentir chaque jour les propos tenus, les engagements pris, les déclarations ou les conventions adoptées ?

À ce propos, qu’en est-il, dans la réalité, de l’égale dignité des cultures, principe essentiel de la Convention de l’Unesco ? Qu’en-est-il de l’égale dignité des cultures lorsqu’on abandonne des centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants à des conditions de vie, de survie, qui sont une atteinte quotidienne à la dignité humaine ?

La vie d’un nourrisson somalien ou éthiopien ne vaut-elle pas celle d’un petit Australien ou d’un petit Européen ?

Qu’en-est-il de l’égale dignité de toutes les cultures lorsque certains États ou groupes d’États gardent la main mise sur l’élaboration et l’adoption des normes qui pourtant engagent l’avenir de tous ?

Qu’en-est-il de l’égale dignité de toutes les cultures lorsque quelques-uns entendent imposer à d’autres, de manière péremptoire, des modèles économiques, sociaux, politiques venus d’ailleurs.

Le fait d’être aidés signifie-il pour autant que les pays bénéficiaires sont inaptes à décider par eux-mêmes des priorités à arrêter et des stratégies à privilégier ?

Qu’en-est-il de l’égale dignité de toutes les cultures lorsque certains révoquent l’universalité des principes au nom d’un relativisme aussi spécieux que dangereux ? Les droits et les libertés fondamentales n’auraient-ils pas la même valeur sous toutes les latitudes ?

A nous de savoir si nous voulons que la connaissance, la reconnaissance, le respect mutuels, l’égale dignité de toutes les cultures ne restent que des slogans, des mots sans conséquences, ou si nous voulons, au contraire, que ces comportements imprègnent les relations entre les cultures, entre toutes les cultures.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons engager un dialogue d’égal à égal, instaurer la confiance réciproque et enraciner la solidarité.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre à une gestion démocratique, équitable et pacifique des biens communs de l’humanité. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons faire société ensemble, et ce au moment où notre interdépendance est devenue la norme.

Cela n’ira pas de soi. L’histoire des siècles passés comme les réalités contemporaines nous montrent que la coopération, le contact même entre des cultures différentes, si nécessaire soient-ils sous peine de sclérose, peuvent être source de tensions et de heurts violents.

Mais l’histoire de l’Amérique latine est là pour nous rappeler que la violence de cette rencontre peut, au fil du temps, déboucher sur le syncrétisme le plus harmonieux et le plus fécond qui soit.

De la même manière, la Francophonie démontre, chaque jour, que 75 États et gouvernements parmi les plus industrialisés et les moins avancés de la planète peuvent dialoguer, se concerter, s’entendre, partager les mêmes valeurs et coopérer par-delà leurs différences politiques, culturelles, confessionnelles. Et c’est bien un esprit de dialogue, de respect mutuel, qui préside à nos pratiques en matière d’éducation, de développement durable, mais aussi en matière de paix, de démocratie, d’Etat de droit et de droits de l’homme. C’est dans cet esprit, aussi, que nous nous employons à diffuser, à faire connaître, à offrir en partage les trésors des cultures qui s’expriment en langue française.

C’est dans cet esprit enfin qu’il faut comprendre notre combat en faveur de la langue française qui s’inscrit dans une revendication plus large : celle du droit pour toutes les langues de voir leur liberté d’expression respectée parce que multilinguisme et diversité culturelle sont indissociables. Vous comprendrez mieux, dès lors, le partenariat étroit que la Francophonie a voulu nouer avec les hispanophones, les lusophones, l’Union latine, les arabophones et les anglophones. Et je voudrais saisir l’occasion de ma présence, ici, pour vous convaincre du rôle déterminant que sont appelées à jouer les grandes aires géolinguistiques et culturelles, dans la définition d’une politique volontariste et humaniste en faveur d’une gestion pacifique du pluralisme culturel.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Beaucoup de transformations et d’aspirations s’ébauchent qui ne possèdent pas encore d’expression. Il ne tient qu’à nous de les concrétiser. Et je laisserai à cet égard le dernier mot à celui qui marqua si durablement l’histoire de ce pays, je veux parler de Juan Bosch : "No basta tener ideas ...hay que hacerlas realidad en lo grande y en lo minúsculo"

Avoir des idées ne suffit pas… Il s’agit d’en faire une réalité, dans l’essentiel comme dans les détails.

Je vous remercie

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